Panguan -Chapitre 91 - Tempête de montagne

 

Le dieu de la mort est arrivé.

 

Dans les souvenirs que Wen Shi gardait de son enfance, Chen Budao enseignait en réalité très rarement par les paroles. Soit il le guidait en lui faisant pratiquer les choses pas à pas, soit il lui faisait apprendre directement dans les cages.

Il disait toujours que plus on en voyait, plus on apprenait naturellement.

Mais à cette époque, Wen Shi avait vu un peu trop de choses, bien au-delà de ce qu’un enfant était censé voir. Il lui avait donc un jour demandé : si l’on rencontrait toujours des cages que l’on n’avait jamais vues auparavant, des talismans ou des formations que l’on n’avait jamais rencontrés, comment fallait-il s’y prendre ?

Chen Budao lui avait alors répondu sur le ton de la plaisanterie : « Tant que tu te tiens un peu tranquille, que tu ne songes pas sans cesse à faire des choses comme prendre ton maître par surprise ou lui désobéir, que tu ne quittes pas ton école, que tu ne te montres pas irrespectueux envers tes aînés et que, lorsqu’il faut appeler ton maître, tu le fais bien sagement, alors, peu importe ce que tu rencontreras, tu pourras toujours pousser ma porte et venir me demander. »

Cependant, il avait ensuite ajouté très sérieusement que même lorsqu’il s’agissait de quelque chose que l’on n’avait jamais vu auparavant, quelque chose inventé par quelqu’un d’autre, il existait toujours des indices permettant d’en comprendre le fonctionnement, on pouvait essayer de le déduire à partir de ce que l’on savait déjà.

Plus tard, lorsque Wen Shi avait commencé à voyager seul d’un endroit à l’autre, il avait découvert que cette phrase était effectivement utile.

Les gens extraordinaires étaient nombreux dans ce monde, mais les talents extraordinaires étaient rares. La plupart des choses qui, au premier regard, semblaient totalement incompréhensibles devenaient claires dès qu’on les remettait en ordre. La plupart de ces choses que l’on n’avait jamais vues auparavant n’étaient en réalité que des objets familiers transformés.

La seule véritable chose qui se trouvait constamment en dehors des limites de ce que Wen Shi connaissait et qui lui donnait du fil à retordre, c’était son propre maître, Chen Budao.

Chen Budao connaissait trop de choses, et dans trop de domaines. Il lui suffisait de les assembler à sa guise pour en créer de nouvelles.

Prenons par exemple les fils rouges, les chapelets de perles et la plume d’oiseau d’un vert émeraude qui s’enroulaient autour du poignet de son essence spirituelle.

Wen Shi avait essayé d’en déduire la fonction.

Les usages du fil rouge étaient trop nombreux : il pouvait servir à d’excellentes choses comme à de très mauvaises, on l’utilisait pour les liens amoureux, pour échanger sa vie contre celle d’un autre et même pour accomplir des actes malveillants et commettre des méfaits. Il était difficile d’en tirer une conclusion.

Mais la signification du fil, elle, était beaucoup plus simple : il servait toujours à « tirer » et à « relier » afin d’établir un lien entre deux choses qui n’avaient aucun rapport entre elles, ou d’approfondir un lien qui existait déjà.

Le chapelet de perles enroulé autour de la main pouvait aussi bien servir à compter qu’à éliminer la dette karmique et à conjurer les calamités.

En revanche, Wen Shi était véritablement incapable de trouver une signification courante à laquelle rattacher cette plume d’oiseau d’un vert émeraude.

S’il connaissait l’origine de cette plume d’oiseau, il pourrait probablement déduire ce que tous ces objets au poignet de Xie Wen étaient réellement censés faire.

Tandis que Wen Shi réfléchissait à tout cela, son regard revenait inconsciemment se poser sur la main de Xie Wen. Ses yeux noirs ne bougeaient pas, leur regard profond et concentré.

Après un temps indéterminé, Xie Wen inclina légèrement la tête dans sa direction et lui dit d’une voix que lui seul pouvait entendre : « Reviens à toi. Aucune main ne peut supporter que tu la fixes ainsi. »

« À force de la regarder, elle va finir par rougir » ajouta Xie Wen.

« Avec le peu de sang que tu as, qu’est-ce qui pourrait bien rougir ? » répliqua Wen Shi instinctivement, avant de détourner son regard, qui s’était montré beaucoup trop direct.

À son apogée, Wen Shi avait été capable de contrôler simultanément douze marionnettes de haut niveau. Pour lui, faire simplement deux choses à la fois, voire trois, n’avait donc rien de difficile. Ainsi, tandis qu’il réfléchissait aux objets présents sur la main de Xie Wen, il avait également écouté sans en perdre un mot ce que Bu Ning disait, sans que cela ne l’empêche réellement de suivre la conversation.

Lorsqu’il releva légèrement les paupières et reporta de nouveau son regard, l’expression indifférente, sur Zhou Xu et les autres, Xie Wen émit un vague « Hum » avant de dire : « Je me souviens t’avoir déjà appris quelque chose : ne compare pas ce que tu as en abondance à ce que les autres ont en moins grande quantité. »

Wen Shi répondit par un son étouffé au fond de la gorge, ce qui pouvait passer pour une réponse.

Ce ne fut qu’après avoir répondu qu’il trouva les paroles de plus en plus étranges. Associées à sa propre réplique de tout à l’heure, elles l’étaient particulièrement.

Dire qu’il avait beaucoup de sang ne revenait-il pas à dire qu’il rougissait facilement ?

Wen Shi pinça les lèvres et plissa très légèrement les yeux.

Bu Ning acheva justement son explication à cet instant, puis se tourna vers eux et dit : « Donc, ce que Zhou Xu avait vu à l’époque devait être quelqu’un de la famille Zhang qui pratiquait des arts interdits. »

« Quelqu’un » intervint Zhou Xu en se manifestant de lui-même. « Cette pièce était celle du grand-père. Si je ne me trompe pas sur la robe que j’ai vue, c’était également celle du grand-père. N’est ce donc pas évident que c’était lui-même qui pratiquait les choses dont tu parles ? Pourquoi dis-tu “quelqu’un” ? ».

Le temps qu’ils échangent leur place, Bu Ning n’eut même pas le temps d’expliquer que Wen Shi avait déjà pris la parole : « Considère son “quelqu’un” comme une façon modeste de parler. »

Bu Ning allait justement reprendre sa place et n’avait pas encore ouvert la bouche lorsque Zhou Xu, ce grand imbécile, l’enfonça de nouveau en disant : « Ah, je comprends. C’est juste une façon complètement inutile de prendre des précautions dans ses paroles. »

Bu Ning resta sans voix.

Certaines personnes étaient vraiment ainsi depuis leur enfance : dès qu’elles perdaient l’avantage face à leur maître, elles s’en prenaient à toute la montagne Songyun par solidarité. Seulement, autrefois, c’était Zhong Si qui, incapable de tenir sa langue, s’était attiré lui-même des ennuis ; il l’avait donc bien cherché.

À présent que Zhong Si n’était pas là, c’était lui qui en faisait les frais.

Bu Ning soupira intérieurement, puis força son esprit à résumer : « En somme, voilà dans les grandes lignes ce qui s’est passé. Je ne sais pas ce que pense le maître… »

Il s’interrompit.

Autrefois, il lui aurait suffi de demander : « Qu’envisage le maître ? » Après tout, avec leur maître devant eux, les quelques disciples qu’ils étaient se seraient naturellement considérés comme un seul groupe. Une fois qu’ils auraient demandé l’avis de leur maître, ils auraient pu fermer la porte et discuter ensuite entre frères d’armes.

Mais maintenant…

Même si son maître devait fermer la porte pour discuter avec quelqu’un, ce ne serait plus avec lui.

Bu Ning marqua une pause puis modifia silencieusement la seconde moitié de sa phrase : « …et toi, shidi, qu’en penses-tu ? »

Wen Shi répondit : « Tu en sais davantage que moi sur les arts interdits. »

Après tout, tout ce que l’on pouvait qualifier d’art interdit impliquait un prix que les gens ordinaires avaient du mal à accepter. Ce prix était généralement dangereux et douloureux. Ceux qui, connaissant parfaitement le prix à payer, s’obstinaient malgré tout à poursuivre leur objectif avaient souvent des motivations assez similaires, qui découlaient pour la plupart de quelques désirs profondément humains : la volonté de survivre, la quête de l’amour, la recherche de la gloire et de la richesse.

Ou bien le désir de se libérer d’une souffrance plus grande et plus profonde.

Et les domaines qui y étaient le plus étroitement liés étaient toujours les arts divinatoires et les formations, auxquels s’ajoutaient parfois quelques talismans. L’art des marionnettes était celui auquel on avait le moins recours.

Parmi les frères d’armes de la montagne Songyun, celui qui avait eu le plus affaire aux arts interdits était Bu Ning. Les autres les avaient tout au plus rencontrés et avaient résolu les problèmes qui en découlaient chacun à leur manière. Mais Bu Ning était différent : non seulement il savait comment les dissiper, mais il savait également comment les mettre en place.

Après Bu Ning, c’était Zhuang Ye qui en savait le plus.

À vrai dire, selon toute logique, Zhuang Ye aurait même dû être celui qui les comprenait le mieux. Après tout, il était un pratiquant polyvalent qui s’intéressait à toutes sortes de disciplines et était donc le mieux placé pour comprendre les mécanismes de certains arts interdits complexes.

Seulement, Zhuang Ye avait naturellement un sens de la rectitude poussé à l’extrême, au point d’être quelque peu idéaliste et naïf. En tant que frère aîné, son attitude envers les arts interdits consistait à ne pas les évoquer dès qu’il pouvait l’éviter. Il savait donc particulièrement bien les dissiper, mais ne souhaitait pas vraiment en comprendre davantage les principes.

Quant à celui qui en savait encore plus que Bu Ning, sur la montagne Songyun, il n’y avait que Chen Budao.

Parce qu’il avait vécu plus longtemps que n’importe qui, et avait vu davantage de choses que n’importe qui. D’une certaine manière, il avait presque tout embrassé en lui et en accueillait bien plus que les gens ordinaires.

Tout comme ces brumes noires que tout le monde considérait comme impures, mais que lui appelait simplement, sans leur attribuer de valeur positive ou négative, la poussière des liens terrestres. Certains arts interdits aux yeux des gens ordinaires n’étaient, à ses yeux, que des techniques dont l’utilisateur ou la cible n’étaient pas appropriés.

Chacun avait ses propres goûts et ses propres aversions. Tant que les grandes orientations ne posaient pas problème, Chen Budao intervenait rarement pour s’en mêler, et encore moins pour exiger de ses disciples qu’ils suivent la même voie que lui ou partagent les mêmes idées.

Ainsi, lorsque Bu Ning qualifiait directement ces pratiques d’« arts interdits », il les entendait de la même façon, après tout, cette appellation était plus pratique : tout le monde comprenait immédiatement de quoi il était question.

« Mes connaissances restent limitées. Après avoir longuement réfléchi, je ne peux penser qu’à des formations liées à la prolongation de la vie, et je n’ose pas tirer de conclusions hâtives. » Bu Ning joignit les mains devant Xie Wen. « Je me demande si le maître en a déjà vu d’autres… »

« J’en ai vu pas mal » répondit Xie Wen. « Mais celui de la famille Zhang ne diffère pas tellement de ceux auxquels tu penses. »

Il était rarement surpris. Quelle que soit la chose dont il parlait, il semblait ne jamais la trouver particulièrement étonnante. Ses quelques disciples étaient depuis longtemps habitués à son tempérament et à son ton. Ainsi, lorsque Bu Ning l’entendit, il se contenta d’émettre doucement un « Oh » et de hocher la tête, comme si cette seule phrase suffisait à régler à peu près toute l’affaire.

Mais Wen Shi était différent.

C’était avec Chen Budao qu’il avait passé le plus de temps et vécu le plus longtemps. De plus, il lui était arrivé d’observer discrètement l’autre durant d’innombrables instants où certaines choses n’avaient pas encore été révélées. Il était donc naturellement capable de distinguer quantité de différences subtiles et infimes.

Il fixa Xie Wen pendant quelques secondes avant de dire : « Tu le savais déjà ? »

Zhou Xu et Xia Qiao se retournèrent brusquement vers eux. Quant à Lao Mao, il resta bien sagement recroquevillé dans le canapé, sans même regarder dans leur direction ni ajouter un mot, comme s’il connaissait déjà une partie de l’histoire.

« Pourquoi faut-il toujours que tu me mettes dans l’embarras ? » Xie Wen jeta un regard vexé à celui dont le comportement avait complètement changé dès qu'il avait quitté la chambre.

Wen Shi reformula alors sa question sous forme d’affirmation : « Donc, tu le savais effectivement. »

« On peut dire ça. »

« Qu’est-ce que cela veut dire, “on peut dire ça” ? »

Wen Shi se souvint du moment où, dans la formation de la montagne Songyun, il s’était relié à Xie Wen par des fils de marionnette. Il avait alors vu le monde à travers ses yeux, ressenti ce qu’il ressentait et l’avait entendu évoquer la raison pour laquelle il était revenu dans le monde des vivants. Mais, à l’époque, dans la confusion et l’urgence, son esprit n’avait été rempli que par les mots de Xie Wen : « Je vais partir. » Il n’avait plus été capable de remettre le reste en ordre. Ce ne fut qu’à présent que certains souvenirs lui revinrent.

« Tu as dit que tu avais conservé ce corps parce que tu avais autrefois calculé que certaines choses se produiraient mille ans plus tard. » Wen Shi fronça les sourcils. « Tu parlais de ça ? »

Xie Wen secoua pourtant la tête. « Comment aurait-il été possible de prévoir les événements avec une telle précision ? Je savais seulement qu’il y aurait quelques problèmes. »

Autrefois, une réponse de ce genre aurait suffi à clore la conversation.

Mais Wen Shi gardait les sourcils étroitement froncés et le fixait obstinément, attendant la suite. Xie Wen réfléchit donc un instant, puis décida de lui en dire un peu plus : « Lorsque mon essence spirituelle a retrouvé une conscience claire, elle se trouvait déjà dans ce corps. Cela devait être il y a environ deux ans. »

Il calculait rarement le temps avec précision et donna donc un chiffre approximatif.

« Je ne peux pas voir dans quel état se trouve actuellement la formation de scellement, mais grâce à mon essence spirituelle, je peux en percevoir certaines choses. » Xie Wen ne cherchait nullement à éviter de parler du sceau, comme s’il racontait un événement parfaitement ordinaire de son passé. « Cette formation devrait toujours être solidement scellée, mais quelqu’un a fait quelques manipulations autour. »

« Au début, je pensais qu’il s’agissait de quelques jeunes gens des générations suivantes, ignorants du danger, qui s’intéressaient un peu au sceau et avaient voulu, avec leur témérité, aller voir ce qu’il cachait, voire essayer de le briser. Mais j’ai ensuite découvert que ce n’était pas le cas. »

« Peu après m’être réveillé grâce à ce corps, j’ai rencontré un vortex de cage dans les environs de Tianjin. » Xie Wen resta silencieux un instant avant de tourner les yeux vers Wen Shi. « Tu l’as peut-être oublié. Je ne sais pas si tu t’en souviens maintenant. Il y a très longtemps, je t’avais déjà parlé de ce genre de vortex de cage. »

Wen Shi ne réagit pas immédiatement. « Quand ? »

Xie Wen réfléchit, puis mit sa main droite et la plaça à une hauteur à peine supérieure à celle d’un pied de table, pour montrer une taille. « Tu étais grand comme ça, à l’époque où tu te mettais sans arrêt à pleurer comme un chaton. »

Wen Shi resta sans voix.

« Oh, bon sang ! » Xia Qiao et Zhou Xu poussèrent une petite exclamation et se tournèrent, stupéfaits, vers eux.

Va donc au diable.

Le visage froid, Wen Shi les figea de nouveau tous les deux et les força à se retourner.

« Je ne m’en souviens pas, j’ai tout oublié. » Il bougea à peine les lèvres pour articuler ces mots.

Xie Wen demanda : « Tu ne t’en souviens vraiment pas du tout ? »

Wen Shi irradia une aura glaciale pendant un moment. Puis, pour ne pas donner l’impression d’avoir l’esprit déficient, il fouilla dans ses souvenirs qui revenaient progressivement, et finit par mentionner: « Tu avais dit que les vortex de cage étaient rares, et que lorsqu’ils apparaissaient, c’était dans des fosses communes, des terres ravagées par la famine, des régions frappées par les épidémies ou des endroits où les guerres faisaient rage sans interruption. »

Parce qu’il y avait trop de morts et que la poussière des liens terrestres y était trop lourde, ces lieux ne pouvaient pas être complètement purifiés et finissaient ainsi par devenir naturellement des vortex de cage.

Par exemple, la ville où Wen Shi avait été recueilli autrefois avait été massacrée par la guerre, au point qu’aucun foyer n’avait été épargné.

« Mais maintenant, les vortex de cage sont nombreux » intervint soudain Zhou Xu.

Xie Wen répondit : « Non seulement ils sont nombreux, mais ils peuvent apparaître dans toutes sortes d’endroits. »

« Oui, c’est exactement ça. » Zhou Xu hocha vivement la tête.

« Celui que j’ai vu à Tianjin était de ce genre. » Xie Wen leva les yeux et balaya la pièce du regard, puis désigna le plafond. « Une maison encore plus petite que celle-ci, dont l’emplacement d’origine n’était ni une colline couverte de tombes sauvages ni un lieu particulièrement funeste, était inexplicablement devenue un vortex de cage. Je n’étais même pas encore arrivé à proximité que plusieurs personnes avaient discrètement placé des talismans derrière moi, cherchant à m’attirer sur un autre chemin. »

« Cette manière de procéder me dit quelque chose. » Zhou Xu afficha une expression embarrassée et dit avec dédain : « En général, les vortex de cage sont pris en charge par le chef de la famille principale, quelques anciens, ainsi que ma petite tante maternelle et mon petit oncle paternel. Ceux que tu as rencontrés devaient probablement être les jeunes de la famille Zhang qui assuraient leur tour de garde dans cette région. Ils craignent que quelqu’un n’entre par erreur, mais aussi de ne pas savoir comment l’expliquer. Alors, en général, ils utilisent des méthodes qui passent inaperçues. »

Mais à présent qu’il entendait cela… C’était vraiment une façon de faire qui passait sacrément inaperçue.

Il se demandait quelle réaction auraient ces gens s’ils apprenaient un jour que la personne qu’ils avaient attirée à l’aide de leurs talismans était leur ancêtre fondateur.

En tout cas, si cela était arrivé à Zhou Xu lui-même, il aurait probablement voulu disparaître de honte.

« Ces personnes avaient probablement passé pas mal de temps à proximité du vortex de cage, alors elles portaient certaines traces sur elles. » Xie Wen s’en était rendu compte dès qu’il les avait senties à l’époque. « C’était presque exactement la même odeur que dans la formation de scellement. »

« Bon sang », fit Zhou Xu. « Alors, ce ne serait pas… »

« S’il n’y en avait qu’un ou deux, bien sûr, on ne pourrait pas exclure une coïncidence » dit Xie Wen. « Mais par la suite, j’ai suivi la trace de ces personnes jusqu’à Ningzhou et, tout au long du chemin, j’en ai découvert beaucoup d’autres. Rien qu’à Ningzhou, il y en avait neuf. Et ailleurs ? »

« Donc, tu dis que quelqu’un a fait circuler ce qu’il y avait sur toi à travers différents endroits et que cela les a transformés en vortex de cage. » Le visage de Wen Shi s’était déjà assombri.

Il s’agissait toujours d’endroits qui n’auraient jamais dû donner naissance à des vortex de cage et tous portaient également cette même trace que l’on retrouvait dans la formation de scellement.

Si l’on ajoutait à cela les manipulations effectuées autour de la formation et la surveillance des vortex de cage par la famille Zhang…

Tout devenait évident.

« Alors… » Zhou Xu entrouvrit les lèvres avant de dire : « Le monstre que j’ai vu quand j’étais petit, dont je ne sais même pas s’il s’agissait du grand-père, ainsi que les arts interdits… tout cela aurait aussi un rapport avec ces vortex de cage ? »

Depuis son enfance, il suivait Zhang Lan et Zhang Yalin et écoutait leurs récits de choses étranges et leurs anecdotes surnaturelles. Il avait donc accumulé une quantité impressionnante d’informations dans son esprit et pensa aussitôt à toutes sortes de liens possibles.

Comme on pouvait s’y attendre, Bu Ning lui apporta une réponse : « Si l’on prend les vortex de cage en considération, je sais maintenant de quel genre d’art interdit il s’agit. »

Bien que Wen Shi en sût moins que Bu Ning sur les arts interdits, lorsqu’il était sorti de la cage du Tombeau des Cent Familles, il avait vu Zhang Wan et entendu ce qu’elle avait raconté.

Elle avait dit qu’à l’époque, un membre de la famille Zhang avait transféré à Liu Zhuang la calamité qui appartenait à l’origine aux environs de la montagne Songyun, et qu’elle avait elle aussi été impliquée. Ils avaient donc emporté la punition céleste avec eux dans le cycle des réincarnations. À chaque vie, ils devaient rembourser leur dette et, à chaque vie, ils connaissaient une mort misérable.

Cette fois-ci, elle s’était réincarnée sous le nom de Zhang Wan.

Quant au membre de la famille Zhang, il s’était réincarné dans la génération actuelle sous l’identité du chef de famille, Zhang Zhengchu.

Tout devenait donc beaucoup plus facile à comprendre.

Zhang Zhengchu avait appris qu’il portait sur lui la marque de la punition céleste, qu’il lui faudrait d’innombrables vies pour la purifier et qu’il était condamné à ne pas connaître une bonne fin dans cette vie.

Peut-être trouvait-il profondément injuste de naître avec une dette karmique, ou peut-être refusait-il simplement de l’accepter. Il avait donc voulu prendre ses dispositions à l’avance et, grâce aux arts interdits, modifier son propre destin.

« Je ne comprends toujours pas. Pourquoi a-t-il créé autant de vortex de cage ? Ne me dites pas que les vortex de cage peuvent aussi servir de fortifiants ! » s’exclama Zhou Xu, stupéfait.

« Si, figure-toi que c’est effectivement possible », répondit Xie Wen.

« Comment est-ce possible ? Qu’est-ce qui peut bien servir de complément nutritif grâce aux vortex de cage ? »

Xie Wen répondit : « Les huigu n’en sont-ils pas la preuve ? »

Zhou Xu resta perplexe un instant, puis inspira soudain une bouffée d’air glacé.

Les Huigu...

Des créatures nées dans des lieux imprégnés d’un ressentiment et d’une aura meurtrière extrêmement lourds. Elles y proliféraient génération après génération. Même lorsqu’on en tuait, d’autres apparaissaient; il était impossible de les faire disparaître ou de les exterminer complètement. Tant que cette terre « souillée » existerait, elles existeraient également.

Elles étaient extrêmement sensibles à l’odeur de l’essence spirituelle des vivants, ainsi qu’aux émanations de leur fortune, de leur prospérité, de leur longévité et de leur bonheur, dont elles se nourrissaient. Certaines familles qui respectaient moins scrupuleusement les règles en élevaient secrètement quelques-unes afin de pouvoir, à certaines occasions, s’en servir pour rechercher des essences spirituelles ou retrouver des objets.

Pour les élever, il fallait accumuler les brumes noires de ressentiment et d’aura meurtrière dans un petit bassin, en limitant leur nombre à une quantité que l’on pouvait contrôler et en veillant à ce qu’elles restent en vie. Mais cela comportait malgré tout des risques.

Comparés aux petits bassins dissimulés dans les demeures familiales, les vortex de cage dispersés dans différents endroits étaient évidemment beaucoup plus sûrs.

Pas étonnant que les vortex de cage soient pris en charge par seulement quelques personnes de la famille principale, tandis que les jeunes chargés à tour de rôle de les surveiller n’aient pour rôle que de faire leur rapport et non d’y participer.

Pas étonnant non plus que, sauf en cas d’extrême nécessité, personne ne soit envoyé pour dissiper ces vortex de cage. On disait qu’ils étaient difficiles et pénibles à traiter, mais quant à la véritable raison…

Qui pouvait le savoir ?

Zhou Xu ne put s’empêcher de repenser à la scène qu’il avait vue autrefois dans la chambre de Zhang Zhengchu.

D’innombrables brûle-parfums étaient disposés sur le sol. Trois bâtonnets d’encens étaient plantés dans chacun d’eux, et des talismans en papier jaune étaient enfilés sur les bâtonnets. Le « monstre » rampait sur le sol comme un huigu et, de temps à autre, s’approchait d’un brûle-parfum pour respirer profondément la fumée.

Comme s’il aspirait à travers cette fumée quelque chose d’autre, obtenant ainsi de quoi nourrir son souffle vital.

Plus il y pensait, plus il était saisi d’effroi. Le chef de famille Zhang Zhengchu, qui vivait depuis on ne savait combien d’années dans la demeure principale et auquel les panguan de chaque famille devaient céder le passage…

Était en réalité un monstre pareil.

Il se frotta le visage, puis releva la tête avec affolement. Il vit alors le visage de Wen Shi, froid comme un glacier, chargé de la menace d’une tempête imminente.

« Qu’est-ce… qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Zhou Xu.

Bu Ning lui répondit obligeamment : « Ces vortex de cage se sont répandus un peu partout. La famille Zhang les protège et tarde à les dissiper. Jour après jour, année après année, ils attirent des innocents à l’intérieur ou contaminent les personnes vivant dans les environs. Lorsque le ressentiment et l’aura meurtrière accumulés sur ces personnes atteignent un certain degré, ils peuvent à leur tour donner naissance à un vortex de cage et en devenir une partie. Ainsi se forme un cercle vicieux : les vortex de cage continuent de grandir et s’étendent peu à peu vers l’extérieur. »

‘C’est très grave’ pensa Zhou Xu.

Puis il entendit Bu Ning ajouter : « Et à l’origine, tout cela provient du corps du maître. C’est donc encore à lui d’en assumer la responsabilité. »

« Bon sang. » Cette fois, Zhou Xu fut véritablement terrifié. Il comprenait enfin pourquoi Wen Shi avait cette expression annonçant une tempête imminente.

Quelle que soit cette expression, il pouvait la comprendre.

À cet instant, son téléphone se mit soudain à vibrer.

Zhou Xu le sortit et regarda l’écran. Le numéro familier mais inconnu s’y affichait. Il ne l’avait pas encore enregistré, mais il avait déjà retenu ses derniers chiffres.

C’était Zhang Zhengchu.

« Réponds » dit quelqu’un.

La main de Zhou Xu trembla. Il appuya silencieusement sur le bouton pour prendre l’appel.

Sous les regards silencieux de toute une pièce remplie d’ancêtres fondateurs, il lança un « Allô ? » puis entendit Zhang Zhengchu dire à l’autre bout du fil : « Xiao Xu, grand-père est arrivé. »

Le cœur de Zhou Xu fit un bond. « Où êtes-vous ? »

Zhang Zhengchu répondit : « À l’entrée du village. »

Zhou Xu se demanda intérieurement : ‘Tu ne nous as même pas demandé dans quel village nous étions. Comment sais-tu où nous sommes ?’ Puis, après réflexion, il se rappela qu’il existait malgré tout des choses comparables à des talismans de traçage; il n’avait donc nullement besoin de le lui demander lui-même.

« Sinon… » Zhou Xu réfléchit un instant avant de dire : « Sinon, vous pourriez monter ? »

Il n’avait pas encore terminé sa phrase que Wen Shi l’interrompit.

Sa main s’était déjà enroulée autour des fils de marionnette, qui pendaient en longueurs variables du bout de ses doigts.

Il dit : « Inutile. Nous allons descendre. »

Au moment de raccrocher, quelques mots traversèrent inexplicablement l’esprit de Zhou Xu.

Le dieu de la mort est arrivé.

 

Traduction: Darkia1030

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