« Quel impressionnant déploiement ! »
À l’endroit où l’autoroute Jincang et l’autoroute Jingshi se croisaient, il y avait une sortie assez discrète. Après avoir emprunté la bretelle aux virages serrés, on débouchait sur une route menant aux villages et aux bourgs, qui traversait une ceinture forestière protectrice contre le vent ainsi que de vastes étendues de champs.
Cette route était surtout empruntée par les poids lourds. L’état de la chaussée n’était pas très bon et les voitures particulières l’évitaient généralement autant que possible. Passé minuit, même les camions s’y faisaient rares.
Ce soir-là, vers deux heures du matin, un camion chargé de matériaux de construction avançait en zigzaguant sur la route. Le chauffeur bâillait sans arrêt. Profitant de l’obscurité totale de la route et de l’absence d’autres véhicules, il luttait pour garder les yeux ouverts. Pendant quelques minutes, ses paupières faillirent vraiment se coller.
Il avait laissé la fenêtre ouverte et, dans sa somnolence, entendit vaguement un sifflement, comme si quelque chose déchirait l'air.
C’était le bruit du vent soulevé par des véhicules qui passaient à toute vitesse à côté de lui. Et il n’y en avait pas qu’un : on aurait dit tout un convoi qui filait à toute allure.
Le chauffeur avait un réflexe conditionné face à ce genre de bruit. À l’instant même où il l’entendit, il ouvrit brusquement les yeux et klaxonna.
Cette impression d’avoir failli être percuté le réveilla complètement. Il fixa la route devant lui sans même cligner des yeux, mais ne vit pas la moindre trace d’un véhicule.
Comme si tout ce qui venait de se produire n’avait été qu’un rêve.
Pourtant, au moment même où il pensait avoir échappé à une fausse alerte, le bruit du vent déchiré retentit de nouveau et passa une nouvelle fois en trombe à côté de lui.
Cette fois, il réagit extrêmement vite. Lorsqu’il tourna la tête, il aperçut vaguement la silhouette fantomatique d’une voiture.
À quel point était-elle floue ? Il suffisait de cligner des yeux une seule fois pour qu’elle soit impossible à retrouver dans l’obscurité.
« Bon sang, c’était quoi ça ? »
Le chauffeur était couvert de sueur froide. Il avait l’impression d’avoir rencontré un fantôme.
Parmi ces voitures semblables à des ombres fantomatiques, certaines venaient de la famille Zhang de Ningzhou, tandis que les autres arrivaient de différentes régions du pays.
En temps normal, c’étaient de simples voitures particulières. Mais cette fois, elles étaient pressées par le temps. Après avoir collé des talismans sur leurs véhicules, elles eurent recours à une technique d’occultation. Il y en avait environ une centaine, réparties en plusieurs groupes, à l’avant comme à l’arrière. Le malheureux chauffeur venait de tomber sur les deux derniers groupes.
Elles ne se dirigeaient pas toutes dans la même direction. Aux différents embranchements, elles se séparaient pour emprunter des routes différentes et faire des détours.
Si l’on avait observé la scène depuis les airs à cet instant, on aurait découvert qu’à intervalles réguliers, une ou deux voitures qui s’étaient séparées du convoi s’arrêtaient sur des aires de repos, dans des stations-service ou dans tout autre endroit où elles pouvaient stationner sans attirer l’attention.
Il y en avait dans toutes les directions, au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest, et elles avaient ainsi discrètement encerclé, sur la carte, un village tout à fait insignifiant.
En réalité, Zhang Zhengchu était arrivé depuis longtemps, bien avant d’appeler Zhou Xu pour le prévenir.
Dès qu’il avait réussi à tirer quelques informations de Zhou Xu, il avait fait ouvrir directement, dans la cour de la demeure principale de la famille, une « porte » menant au territoire de Tianjin et s’était rendu sur place par le moyen le plus rapide.
Lorsque la voiture s’arrêta à l’entrée du village, la marionnette A Qi, qui conduisait, demanda avec perplexité : « Vous n’aviez pas dit à Xiao Xu qu’il fallait attendre que les membres des autres familles soient tous arrivés avant de partir ? »
Il regarda son téléphone. L’écran affichait une vieille carte sur laquelle une bonne centaine de petits points rouges se déplaçaient de toutes les régions de Chine vers Ningzhou.
C’étaient les positions transmises par les différentes familles, alertées par le registre des noms.
Zhang Zhengchu serra son bâton d’une main et regarda, à travers la vitre, les lumières clairsemées du village au loin. « Préviens les autres familles. La situation est urgente, nous sommes déjà arrivés à Tianjin. Qu’ils changent de route. »
« D’accord. » En se servant de la carte, A Qi envoya des messages à toutes les familles. « Mais changer de route à la dernière minute ne va-t-il pas encore leur faire perdre du temps ? »
« Non. » Zhang Zhengchu tenait toujours son bâton lorsqu’il répondit : « Cela ne leur fera pas perdre de temps. Au contraire, ils arriveront un peu plus vite. Parce que changer de destination à la dernière minute et faire un détour est également contraignant. Ils ne voudront certainement pas continuer à suivre sagement les routes normales. Ceux qui doivent établir une formation ou ouvrir une porte le feront et ils pourront venir directement ici. »
Il marqua une pause avant d’ajouter : « Les gens sont tous comme ça. Quand ils en ont assez, ils n’ont plus envie de prendre leur temps. »
A Qi hocha la tête, à moitié convaincu et se contenta de dire : « Vous aviez déjà tout prévu. »
« Ce n’est pas ce qu’on appelle avoir tout prévu, c’est simplement qu’il n’y avait pas d’autre choix. Certaines personnes, même lorsqu’elles sont pressées, avancent toujours avec une lenteur désespérante. Pour une affaire aussi importante, il faut bien les pousser un peu » le corrigea Zhang Zhengchu. « Quant à attendre que toutes les familles soient arrivées avant de partir, c’était quelque chose que je disais seulement pour que l’enfant l’entende. Tu as eu davantage que moi l’occasion de côtoyer Zhou Xu, cet enfant dont je t’ai déjà parlé, tu le sais donc aussi bien que moi. Il est très direct de caractère et ne sait pas tenir sa langue. Puisqu’il a pu se faire soutirer des informations par moi, il pourrait tout aussi bien se les faire soutirer par quelqu’un d’autre. Pourquoi aurais-je dû tout lui expliquer aussi clairement ? »
« Vous craignez qu’il se fasse soutirer des informations par le vieil ancêtre Bu Ning ? » demanda A Qi.
« Non. » Zhang Zhengchu secoua légèrement la tête. Il sembla réfléchir à quelque chose, puis resta silencieux un moment avant de poursuivre : « Aussi puissant que soit l’ancêtre, il n’est à présent qu’une parcelle d’essence spirituelle. Comparé à une personne véritablement incarnée, il lui manque encore beaucoup de choses. Et puis… »
Dans la voiture, il n’y avait que A Qi et Zhang Zhengchu.
A Qi était assis au volant et Zhang Zhengchu occupait seul la banquette arrière.
Un rouleau était posé sur le siège libre. Tout en parlant, Zhang Zhengchu tendit la main et le déroula légèrement, révélant un coin du registre des noms des panguan. Il avait emporté avec lui le registre des noms qui était accroché dans sa chambre.
Depuis la résurrection de Bu Ning, sa ligne avait bondi vers le sommet, se retrouvant sans aucun doute tout en haut du tableau généalogique. La ligne de la famille Shen, dont tous les membres étaient morts, était également remontée.
Ce n’était qu’en dessous de ces deux lignes que venait celle de sa famille Zhang.
La lignée de la famille Zhang était plus complexe que celle des autres familles depuis l’ancêtre fondateur. Chaque nom était suivi de ramifications, et plus on avançait, plus elles étaient nombreuses, comme un arbre qui se développait horizontalement.
Cet arbre avait poussé pendant mille ans. Ses branches étaient luxuriantes et ses ramifications innombrables, faisant de lui l’entité la plus imposante de tout le registre des noms.
Les trois caractères « 张正初 » (NT : Zhang Zhengchu) se trouvaient vers l’extrémité de la ligne. Deux ramifications partaient derrière eux : ses deux fils. L’un d’eux avait péri à l’âge de trente-deux ans dans un vortex de cage, son nom était donc devenu rouge vermillon. Derrière cette tache rouge vermillon se trouvaient à nouveau deux ramifications : Zhang Lan au-dessus et Zhang Yalin légèrement plus bas.
Le regard de Zhang Zhengchu se posa sur la ligne de la famille Zhang. Après l’avoir observée un moment, il se déplaça vers les mots « Bu Ning ». Il dit à A Qi : « Tu dis que j’ai peur que Bu Ning lui soutire des informations, mais tu te trompes. Les personnages de la trempe de ces vieux ancêtres ne savent peut-être tout simplement pas soutirer des informations. »
A Qi le regarda avec perplexité.
Zhang Zhengchu ne leva pourtant pas les yeux et continua à regarder le registre des noms. « Quand on a l’habitude de rester en hauteur, on prend l’habitude de faire directement ce que l’on veut et de dire directement ce que l’on pense. On n’a rien à faire des détours ou des manœuvres. Pourquoi aurait-on besoin de soutirer des informations ? »
A Qi répondit d’un simple « Oui ».
Zhang Zhengchu reprit la parole. « Je n’ai pas peur qu’on lui soutire des informations. »
Il avait certaines habitudes que l’on retrouvait chez beaucoup de personnes âgées : en temps normal, il s’efforçait consciemment de les contrôler, mais elles réapparaissaient parfois involontairement. Par exemple, il lui arrivait de répéter certains mots ou certaines phrases. « Je n’ai pas peur qu’on lui soutire des informations. Même si on lui en soutire, ce n’est pas grave. J’aime simplement laisser une certaine marge de manœuvre.
« Avoir un peu plus de temps devant soi, ne pas être aussi pressé. Garder une certaine marge pour se préparer. »
Tout en parlant, il recommença à enrouler le registre des noms. Il fit entendre un « Tsk » de regret et ajouta : « À bien y penser, l’ancêtre doit probablement être assez mal en point en ce moment. Comment une simple parcelle d’essence spirituelle pourrait-elle rester longtemps ? Il va sans doute devoir trouver un corps où séjourner. Il ne peut pas rester dans le corps d’une personne normale : celle-ci possède sa propre essence spirituelle, qui accepterait de laisser quelqu’un d’autre s’emparer de son corps ? Elle se débattra forcément. Une personne comme Bu Ning ne pourrait pas se résoudre à employer la force. Alors, que faire ? »
A Qi répondit docilement : « Que faire ? »
« Il ne reste donc qu’à trouver un mort. Quelqu’un qui vient de mourir. Le corps pourra être utilisé et, avec de la chance, son essence spirituelle aura déjà disparu. » Zhang Zhengchu dit cela en regardant de nouveau les lumières au loin. « Dans un endroit pareil, les morts sont probablement des hommes et des femmes ordinaires de la campagne. Un ancêtre vénérable réduit à se blottir dans une telle enveloppe charnelle… même avec des capacités extraordinaires, il devra subir les limitations de ce corps mortel. Je me demande ce que cela peut bien faire. »
Il prit le temps de savourer cette pensée, puis émit de nouveau un « Tsk ».
Au même moment, A Qi s’exclama soudain : « Ils sont arrivés ! »
Il tendit son téléphone à Zhang Zhengchu.
Sur l’écran, les petits points rouges représentant les différentes familles se trouvaient encore, quelques minutes auparavant, sur la route de Ningzhou. À présent, ils avaient presque tous pénétré sur le territoire de Tianjin.
Une bonne centaine de points rouges arrivaient de toutes les directions et convergeaient vers une même route, semblables à un long dragon effrayant.
Une telle chose était rare, même si l’on considérait une période de mille ans.
« Qu’est-ce que je disais ? En changeant de route à la dernière minute, ils sont finalement arrivés encore plus vite » souligna Zhang Zhengchu en abaissant la vitre.
Il sortit de la poche intérieure de son vêtement une liasse de talismans en papier qu’il avait préparés à l’avance, les compta soigneusement, les répartit en plusieurs groupes selon leur type, puis les dispersa par la fenêtre en disant : « Commençons par leur dire de trouver le bon endroit où s’installer. »
En un instant, le ciel fut rempli de papier jaune.
Les talismans s’embrasèrent d’eux-mêmes dans le vent nocturne et, en un clin d’œil, il ne resta plus d’eux que l’odeur de la cendre.
Très vite, tandis que le long dragon rouge sur la carte pénétrait sur le territoire de Tianjin, plus de cinquante voitures apparurent soudain à l’entrée du village. La plupart transportaient les chefs des différentes familles ou les jeunes membres les plus remarquables de leur génération.
Les autres véhicules, sur les instructions de Zhang Zhengchu, se dirigèrent vers les différents emplacements de stationnement des environs.
Tout autour, les portières des voitures s’ouvrirent et se refermèrent les unes après les autres.
Zhang Zhengchu serra son bâton, ouvrit la portière et descendit de voiture. Un groupe de personnes se rassembla aussitôt autour de lui.
Quelques personnes âgées, vêtues de simples robes et de vestes légères, s’avancèrent également dans leur direction, accompagnées de leurs enfants et petits-enfants.
La famille Yang de Weinan, la famille Wu de Suzhou, la famille Zhong de Qimen, la famille Lin de Changle, la famille Luo de Yunfu, et bien d’autres encore.
Il y en avait trop.
Certains entretenaient des relations étroites avec la famille Zhang, tandis que d’autres ne les avaient pas vus depuis plus de dix ans. Quelle que soit la proximité de leurs relations, à cet instant, personne ne s’attarda en politesses superflues : tous allèrent droit au but.
« Vieil homme, l’endroit est déjà encerclé » dit la cheffe de la famille Yang. Elle avait plus de soixante ans, mais à première vue, elle ne semblait guère plus âgée que Zhang Lan.
« Hum. » Zhang Zhengchu hocha la tête. « Les jeunes de ma famille Zhang attendent depuis longtemps aux différents points, les personnes que vous avez amenées s’y sont également rendues ? »
« Presque tous. »
« Nous venons d’arriver. »
« Ils sont tous partis. »
Tout le monde répondit tour à tour.
« Alors, mettons la formation en place » dit Zhang Zhengchu.
Il allait demander à A Qi de transmettre l’ordre lorsqu’il entendit quelqu’un prendre la parole : « Je continue de penser qu’accueillir l’ancêtre avec une formation dès notre première rencontre n’est pas très approprié. »
Zhang Zhengchu se retourna.
C’était une vieille dame qui venait de parler. Ses cheveux étaient entièrement blancs sur les tempes, mais sa peau était encore très fine. Elle portait un qipao de couleur pâle et trois rangs de perles de bois de santal autour du poignet. On voyait qu’elle avait dû être extrêmement élégante dans sa jeunesse; même âgée, elle conservait une grande distinction. Sa voix était douce et posée.
C’était Wu Yin, la cheffe de la famille Wu, qui ne s’était plus montrée en public depuis près de dix ans.
Deux jeunes gens l’accompagnaient : l’un était son petit-disciple, l’autre son petit-fils. Tous deux adressèrent poliment un signe de tête à Zhang Zhengchu.
Zhang Zhengchu ne répondit pas immédiatement à Wu Yin. Il regarda plutôt son petit-disciple et demanda : « C’est Wenkai, n’est-ce pas ? »
Le jeune homme hocha la tête. « Monsieur, vous vous souvenez encore de moi ? »
« Je m’en souviens. » Zhang Zhengchu sourit et répondit avec bienveillance : « Bien sûr que je m’en souviens. Tu avais trois ou quatre ans lorsque tu es venu à Ningzhou avec votre cheffe de famille. »
« Oui. Je vous avais même offert de l’eau talismanique. » répondit Wu Wenkai.
Comme Zhou Xu l’avait dit, les jeunes les plus remarquables ne se trouvaient pas seulement dans la famille Zhang. Parmi les différentes générations des autres familles, ceux qui se distinguaient particulièrement étaient, eux aussi, venus à Ningzhou durant leur enfance et avaient visité la famille Zhang pour rencontrer son chef.
Par souci de respecter les convenances jusqu’au bout, presque tous avaient offert de l’eau talismanique au chef de la famille Zhang, s’étaient prosternés en touchant leur front au sol et avaient reçu ses vœux. Parmi ceux qui avaient reçu sa bénédiction, la plupart avaient ensuite fait preuve de capacités remarquables.
Cette fois, Zhang Zhengchu détourna le regard de Wu Wenkai et dit à Wu Yin : « Un jeune homme aussi exceptionnel que lui n’a pas à rester ici. Faites-le aller à un autre point de stationnement, qu’il évite cet endroit. À l’entrée du village, il suffit que viennent des anciens comme nous, dont la moitié du corps est déjà ensevelie sous la terre. »
Il la persuada presque avec gravité : « Allez ailleurs. Regardez les membres de ma famille Zhang qui sont restés ici : ce sont eux aussi, pour la plupart, des personnes d’un certain âge. »
Wu Yin et Wenkai regardèrent dans la direction qu’il indiquait. Une dizaine de voitures de la famille Zhang y étaient encore garées et les personnes qui se tenaient à côté étaient pour la plupart d’âge mûr ou âgées.
« Je vous l’ai déjà dit avant votre arrivée : les jeunes ont encore toute leur vie devant eux, ils n’ont pas à se mêler de cette affaire. » Après avoir parlé à Wu Yin, Zhang Zhengchu se tourna vers les autres. « Je suis sérieux, ce ne sont pas de simples paroles de politesse. Tout le monde sait que l’ancêtre Bu Ning avait un tempérament doux et était humble et courtois. Mais tout le monde sait également que les morts ne ressuscitent pas. Dès qu’une chose sort de l’ordinaire, il y a forcément quelque chose de suspect. Pour parler avec tout le respect dû à l’ancêtre, cela ne me surprendrait pas si sa résurrection était liée à un art interdit.
« C’est également la raison pour laquelle j’insiste pour mettre la formation en place. »
Il prononça chaque mot avec soin : « C’est une excellente formation, destinée à nourrir l’esprit. Elle empêchera son essence spirituelle de subir de graves problèmes et, en cas de détérioration, elle pourra également aider l’ancêtre à la stabiliser. Mais en même temps, dès qu’il pénétrera dans cette formation, il lui sera temporairement impossible d’en sortir. Cela peut sembler quelque peu contraire aux convenances, mais c’est une chose dont nous devons tenir compte. Pour ma part, j’aime toujours laisser une certaine marge de manœuvre et éviter de rendre les choses irréversibles. Et si la résurrection de l’ancêtre était réellement liée à un art interdit ? »
Il laissa un silence et quelqu’un intervint : « Alors, il ne nous restera pas d’autre choix que de commettre une trahison. »
« Exactement. Dans ce cas, même s’il s’agit de l’ancêtre Bu Ning, nous devrons endurcir notre cœur. Il y aura forcément un rude combat et personne ne pourra s’enfuir. » Zhang Zhengchu marqua une pause avant d’ajouter : « Si cela n’a rien à voir avec un art interdit et qu’il existe une autre raison, nous devrons tout de même nous demander si notre conduite de ce soir risque de mécontenter l’ancêtre. Il pourrait malgré tout y avoir un affrontement. C’est pourquoi je conseille aux jeunes de chaque famille, à ceux qui sont dans la fleur de l’âge, de ne pas rester ici. J’ai plus ou moins connu chacun d’eux comme un enfant. Si jamais ils se retrouvaient impliqués, je serais le premier à ne pas pouvoir me le pardonner. »
Après ces paroles, tous hochèrent la tête et répondirent en chœur : « Vénérable grand-père, vous faites vraiment preuve d’une grande droiture. »
Zhang Zhengchu joignit les mains en direction de l’assemblée et ne dit rien de plus.
Les quelques jeunes gens remontèrent donc en voiture et se rendirent rapidement à d’autres points de stationnement, plus éloignés du village.
Ce ne fut qu’à cet instant que Zhang Zhengchu appela Zhou Xu pour lui dire : « Nous sommes arrivés. »
Dès qu’il eut raccroché, il demanda à A Qi de donner à tous le signal pour déposer les pierres de formation.
À cet instant, les jeunes membres des différentes familles qui attendaient dans des stations-service, des aires de repos ou sur le bord de la route descendirent de voiture. Dans des endroits peu fréquentés, où leur présence ne risquait pas d’attirer l’attention, ils déterminèrent avec précision leur position en fonction des quatre symboles célestes et des étoiles célestes, puis enfouirent les pierres de formation.
(NT : Les quatre grandes figures célestes de la cosmologie chinoise, ou quatre divinités gardiennes, représenant les points cardinaux, sont : dragon azur, tigre blanc, oiseau vermillon, tortue noire enlacée par un serpent)
Sous la terre jaune, ces pierres de formation émirent une faible lueur, avant de se fondre à nouveau dans la nuit, semblables aux objets les plus ordinaires que l’on aurait pu trouver au bord de la route.
Mais ceux qui s’y connaissaient le savaient : dès l’instant où ces pierres avaient été disposées, une immense formation commençait lentement à se déployer autour du village qu’ils avaient encerclé, englobant tout le village ainsi que tous ceux qui s’y trouvaient.
L’endroit où les chefs de famille, à l’entrée du village, maintenaient leur position constituait le cœur de la formation.
Lorsque la grande formation fut achevée, le vent qui soufflait dans le village changea légèrement de direction.
Quelques chiens se mirent soudain à aboyer, troublant le sommeil au milieu de la nuit. Mais ils se calmèrent rapidement et, en gémissant doucement, se recouchèrent pour dormir.
Au moment où les chiens aboyaient, dans la première chambre du deuxième étage de la famille Lu, Zhang Yalin ouvrit brusquement les yeux.
Il se redressa d’un bond depuis le canapé et tendit la main pour tester légèrement le courant d’air qui s’infiltrait par l’entrebâillement de la fenêtre. Il allait réveiller Zhang Lan lorsqu’il constata que sa sœur était déjà réveillée. Les cheveux en bataille, elle était assise au bord du lit et avait exactement le même geste que lui.
« C’est… » Zhang Lan pinça vivement les doigts, puis s’exclama : « C’est fini. Une formation aussi importante ne peut pas être mise en place par une seule personne. Ne me dis pas que le vieil homme n’a pas pu rester tranquillement en place et qu’il est directement venu avec tout son monde ? »
Zhang Yalin avait manifestement pensé à la même chose qu’elle et son visage devint extrêmement sombre.
Ils savaient parfaitement que tenter de dissimuler quoi que ce soit devant plusieurs de leurs ancêtres était la chose la plus stupide à faire : cela ne servirait absolument à rien. Après avoir longuement réfléchi, ils avaient donc décidé de dormir tranquillement pendant la première moitié de la nuit, puis d’attendre que les quelques ancêtres se soient eux aussi reposés durant la seconde moitié, avant de profiter de ce bref décalage temporel pour ouvrir une porte de formation et retourner directement à la demeure principale.
Après tout, ils n’avaient pas de haine profonde envers ces quelques ancêtres et ne constituaient pas non plus une véritable menace. Étant donné le caractère de ces derniers, même s’ils découvraient leur fuite et décidaient de les poursuivre, ils ne le feraient pas avec une vigilance particulièrement poussée. Ce délai leur aurait suffi pour retourner à la demeure principale, donner l’alerte et expliquer clairement la situation.
Mais ils n’avaient pas imaginé que le vieil homme, d’ordinaire si imperturbable, ferait cette fois irruption en pleine nuit.
C’était vraiment le pire calcul au pire moment.
Le frère et la sœur échangèrent un regard et sortirent sans un mot de leur chambre.
Alors qu’ils dévalaient les escaliers, ils aperçurent au loin les silhouettes de Xie Wen, Wen Shi et des autres qui se dirigeaient vers l’entrée du village.
Ils étaient fichus. Cette idée surgit avec fracas dans l’esprit des frère et sœur.
Zhang Zhengchu et les autres avaient pensé que la première personne qu’ils verraient serait Zhou Xu. Après tout, c’était lui qui avait reçu l’appel, qu’il soit leur guide était donc parfaitement logique.
Ou bien ce pourrait être un villageois inconnu au visage rigide. Il devait s’agir du corps dans lequel l’ancêtre Bu Ning séjournait temporairement et, compte tenu de son statut et de sa position, il aurait également été normal qu’il marche en tête.
Mais lorsqu’ils prirent place au cœur de la formation et fixèrent la route devant eux sans cligner des yeux, la première personne qu’ils virent ne fut ni Zhou Xu ni un villageois inconnu, mais…
« Xie Wen ! »
Celle qui laissa échapper ce nom était Zhang Biling, venue avec le gros des troupes de la famille Zhang. En tant que membre marginalisé de la famille Zhang, elle était totalement insignifiante parmi les jeunes de sa génération.
Ce ne fut qu’au moment où elle prononça ce nom qu’elle attira brièvement l’attention.
Mais l’instant d’après, tous les regards se reportèrent sur les personnes qui arrivaient.
Presque aucun des chefs des différentes familles présents ici n’avait eu affaire à Xie Wen, mais chacun connaissait ce nom. Ils connaissaient les liens qui unissaient sa mère à la famille Zhang et savaient surtout qu’il était un homme dont le nom avait été directement effacé du tableau registre des noms et qui avait été expulsé très jeune de l’ordre des panguan.
C’était également un malade à la constitution extrêmement fragile.
Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils voyaient Xie Wen.
Ils le regardèrent avancer, grand et élancé, d’un pas tranquille, enveloppé par la nuit. Dans le vent, il gardait le poing vaguement pressé contre son nez et toussa à plusieurs reprises, puis tourna la tête vers la foule et lui adressa de loin un léger sourire.
Personne ne pouvait discerner si ce sourire atteignait ses yeux. Ils l’entendirent seulement, sans même faire le moindre effort, parcourir du regard l’étendue sauvage et vide devant lui, avant de prononcer d’une voix basse et indistincte : « Quel impressionnant déploiement ! »
À l’instant où ces paroles tombèrent, d’innombrables fils blancs jaillirent brusquement dans toutes les directions. Ils fendirent l’air avec un sifflement aussi tranchant qu’une lame et filèrent vers les différents points cardinaux et intermédiaires.
Sous le contrôle puissant de l’esprit spirituel du maître des marionnettes, ces fils semblèrent s’allonger à l’infini. Ils ressemblaient à une immense toile qui venait soudain de se déployer, chaque fil disparaissant au loin, jusqu’aux confins du ciel et des terres sauvages, à plus de mille qing de distance (NT : environ 67 km2).
Les jeunes de chaque famille restés aux différents points furent témoins d’une scène similaire.
Ils écoutèrent presque avec stupeur le vent arriver en hurlant, porteur d’une force capable de soulever mille jun (NT : environ 10 tonnes, évoquant ici une force considérable), avant de s’abattre directement au sol et de faire voler des pierres et du sable.
Lorsqu’ils reprirent leurs esprits, ils découvrirent un long fil blanc et fin dont ils ignoraient la provenance, profondément fiché dans la terre jaune qui recouvrait les pierres de formation.
Ces jeunes gens ignoraient d’où venaient les fils de marionnette, mais les chefs de famille qui occupaient le cœur de la formation, eux, virent parfaitement ce qui se passait.
Ils virent une personne percer la nuit et venir se tenir aux côtés de Xie Wen. Elle était tout aussi grande et élancée, sa peau si blanche qu’elle prenait dans la nuit une teinte froide. Son regard descendait sous ses paupières longues et fines. Son visage ne trahissait clairement aucune expression, et pourtant, on aurait dit qu’il retenait une profonde aversion et un vif mécontentement.
Ces fils de marionnette qui s’étendaient à travers le ciel et la terre comme une immense toile étaient enroulés autour de ses doigts abaissés.
Il les avait enroulé sans respecter la moindre règle, et pourtant cette disposition désordonnée possédait une étrange beauté.
Ses dix doigts se refermèrent soudain.
La grande formation qui enveloppait le village et les terres sauvages se mit alors à vibrer avec un profond vrombissement.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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