Leur nom était gravé sur les chaînes : Zhao.
Ces personnes avaient été chefs de famille pendant trop longtemps. Elles avaient été témoins d’innombrables situations, grandes ou petites, et détenaient l’autorité de parole dans quantité d’affaires. Chaque fois qu’elles ouvraient la bouche, les gens autour d’eux n’avaient généralement d’autre choix que d’écouter attentivement et d’acquiescer.
Cela faisait trop d’années qu’elles n’avaient plus ressenti ce genre d’état d’esprit : une tension extrême, de la gêne, et même un certain désarroi.
La dernière fois qu’elles avaient connu une telle situation remontait probablement à leur adolescence.
Elles commencèrent soudain à se réjouir du fait que les coups de la vieille cloche ancienne, un peu plus tôt, les avaient rendus étourdis et engourdis, les précipitant dans une belle pagaille. C’était vraiment l’excuse parfaite pour expliquer la scène actuelle.
Pour expliquer pourquoi certains se tenaient là, raides et chancelants, pourquoi certains étaient à demi courbés, maintenant encore la posture dans laquelle ils venaient tout juste de se relever du sol, et pourquoi certains n’avaient même pas réussi à se remettre debout et étaient restés figés sur place, sans plus bouger.
Ils avaient tout simplement oublié de bouger.
Et n’osaient pas non plus bouger.
Parmi les personnes présentes, il n’y avait guère d’imbéciles. En reliant quelques éléments les uns aux autres, il était facile d’en tirer une conclusion.
Quel maître des marionnettes, dans tout le monde, pouvait tendre les dix doigts et contrôler ainsi la grande formation mise en place par les centaines de familles, au point que même Zhang Lan et Zhang Yalin étaient bloqués à plusieurs zhang des fils de marionnette et ne pouvaient avancer ne serait-ce que d’un pouce ?
Et quel autre maître des marionnettes pouvait, en déverrouillant quelques cages, faire prendre son envol à la lignée de la famille Shen, la faire passer du tout dernier rang de l’arbre généalogique directement au sommet, comme si elle avait pris une fusée pour atteindre les cieux d’un seul bond ?
S'il ne s'agissait que de ces deux seuls éléments, ils auraient peut-être encore pu se débattre intérieurement et trouver quelque autre réponse.
Mais si l’on ajoutait à cela que l’ancêtre Bu Ning venait justement de ressusciter à ce moment précis…
Quel maître des marionnettes pouvait voir son nom apparaître au même endroit et dans le même événement que l’ancêtre Bu Ning ?
Il n’y en avait qu’un.
Wen Shi.
Le maître des marionnettes suprême dont les rumeurs disaient qu’il pouvait simultanément réprimer et contrôler douze marionnettes de combat gigantesques, sans même avoir besoin de les attacher avec des chaînes, une figure ancestrale dans l’art des marionnettes. Lorsqu’il avait autrefois disparu du monde, il avait lui aussi vingt-sept ou vingt-huit ans, un âge à peine différent de celui du jeune homme qui, devant eux, baissait les yeux pour resserrer ses fils de marionnette.
Pas étonnant que la lignée de la famille Shen, dont tous les membres étaient morts, ait beau avoir dansé jusqu’au sommet, sans qu’aucun nouveau nom n’y soit apparu.
Son nom y était déjà depuis longtemps. Il s’y trouvait depuis le tout début.
Pas étonnant non plus que, lorsque Zhang Zhengchu lui avait demandé : « Êtes-vous le disciple de Shen Qiao ? » l’autre ait répondu : « Non. »
Il n’était effectivement pas son disciple.
Il était son ancêtre.
Et eux, ils l’avaient appelé « jeune homme » à maintes reprises, répétant « jeune homme » par-ci, « jeune homme » par-là.
Rien que d’y penser, ils auraient voulu se glisser dans une fissure pour s’enfoncer dans le sol. Mais ils n’avaient même pas le temps de chercher un trou où se cacher, car il y avait encore quelqu’un devant eux.
Cet homme pouvait faire en sorte que le Dapeng aux ailes dorées, capable de faire mouvoir le vent jusqu’aux neuf cieux, le suive docilement. Lorsque les fils de marionnette de Wen Shi avaient été déployés dans toute leur acuité, telles des lames dégainées dans leur totalité, il avait pu retenir ses fils sans subir la moindre blessure et, non content de cela, le renforcer d'une nouvelle vague de puissance, avec une aisance telle qu’il semblait manier ses propres fils.
Et surtout…
Il n’avait pas de fils de marionnette.
Ce qu’il employait était l’art suprême des marionnettes : une technique capable de faire perdre instantanément toute force et de relâcher brutalement l’esprit spirituel de tous ceux qui, dans un rayon de cent lis, participaient à la formation. Sous son contrôle en un instant, elle pouvait forcer la rupture du lien avec la grande formation.
C’était pourquoi, lorsque Wen Shi avait brisé la formation, ils n’avaient entendu que le son de la cloche et les chants bouddhiques. Ils n’avaient rien ressenti et n’avaient absolument rien pu faire.
Un tel art des marionnettes était puissant et précis. Il imposait sa pression dans toutes les directions sans pour autant paraître brutal ou tranchant, comme s’il les enveloppait dans une brume légère et une mer de nuages : c’était une technique de contrôle d’un niveau exceptionnel.
S’il s’était agi de contrôler une centaine de jeunes enfants, de personnes âgées ou de personnes faibles et malades dont l'énergie spirituelle était instable, cela aurait encore pu se comprendre. Mais les personnes présentes n’étaient précisément pas des gens ordinaires.
Et cet homme, pour accomplir tout cela, n’avait même pas utilisé ses propres fils de marionnette.
Même dans les légendes, il n’existait qu’une seule personne capable d’une telle chose. Une personne dont la présence était difficile à croire mais qu’il fallait pourtant bien constater.
C’était la raison profonde pour laquelle toutes les personnes présentes n’osaient pas bouger.
Le bref instant de silence s’étira démesurément. Il ne dura en réalité que quelques secondes, mais donna l’impression qu’un siècle entier s’était déjà écoulé.
Ce qui brisa en premier ce silence de mort fut le bruit de voix humaines qui apparut soudain à proximité du cœur de la formation.
Les jeunes membres des différentes familles qui avaient été envoyés aux quatre coins des lieux n’avaient absolument aucune idée de ce qui s’était produit au centre du cœur de la formation. Ils savaient seulement que les pierres de formation qu’ils avaient été chargés de garder s’étaient réduites en poussière.
Dans leur affolement, beaucoup ouvrirent sur place une porte de formation et se dépêchèrent de revenir auprès des chefs de famille. Ils voulaient découvrir ce qui s’était passé, mais aussi savoir ce qu’ils devaient faire ensuite.
À peine sortis de la porte de formation, ils virent les anciens et les doyens des différentes familles dans un état des plus pitoyables et en restèrent immédiatement stupéfaits.
« Que se passe-t-il ? » s’écria Wu Wenkai, un jeune membre de la famille Wu qui avait été envoyé au loin auparavant. Il franchit précipitamment la porte de formation et se dirigea droit vers l’endroit où se trouvait Wu Yin, la maîtresse de la famille. Les autres le suivirent à grands pas et chacun aida à relever les personnes présentes dans le cœur de la formation.
Chaque junior avait une famille à retrouver. Seuls les jeunes de la famille Zhang, arrivés dans le cœur de la formation, regardèrent autour d’eux sans trouver la personne qu’ils s’attendaient à voir.
« Et le vénérable aîné ? » demandèrent-ils avec perplexité.
« Oui, où est donc l'aîné Zhang ? »
Plusieurs jeunes de la famille Wu soutenaient déjà Wu Yin. Son petit-fils biologique était le plus inquiet et l’examina attentivement de toutes parts avant de demander : « Êtes-vous blessée ? »
En entendant les questions répétées des gens de la famille Zhang, ils regardèrent eux aussi autour d’eux. Leur expression changea soudain. « En effet… Où est donc le vénérable aîné de la famille Zhang ? »
Wu Yin secoua légèrement la tête sans répondre immédiatement. Elle se contenta de retirer la main de son petit-fils qui époussetait ses vêtements et fixa sans détour le vide droit devant elle.
Son petit-fils sentit les os de sa main lui faire mal sous la poigne de sa grand-mère. Comprenant que quelque chose n’allait pas, il ravala les paroles qu’il s’apprêtait à prononcer.
Elle n’était pas la seule à avoir cette réaction. Presque tous les chefs des différentes familles étaient dans le même état.
Les jeunes suivirent donc leurs regards et tournèrent les yeux vers l’avant.
Nombreux étaient ceux parmi eux qui avaient entendu le nom de « Xie Wen », mais ils étaient très peu à l’avoir réellement rencontré. Quant à ceux qui avaient vu Wen Shi, ils étaient encore moins nombreux.
Une seule personne laissa échapper un murmure dans le silence qui venait soudain de s’installer.
Une partie des personnes présentes tourna les yeux vers l’origine de la voix.
L’homme était de taille moyenne et avait la peau sombre. Dans la nuit, il ressemblait à un singe maigre et nerveux. Ce n’était autre que Da Dong, celui qui avait auparavant aidé Zhang Lan et Zhang Yalin à suivre une certaine personne et qui l’avait même poursuivis jusque dans la cage de la boutique Sanmi.
Il faisait lui aussi partie des personnes venues ici avec la famille Zhang. Seulement, il n’était pas entré dans le cœur de la formation. Avec les autres jeunes qui se trouvaient dans le même véhicule que lui, il s’était directement rendu dans une aire de repos voisine et ne venait d’arriver ici qu’à cet instant.
N’ayant pas trouvé Zhang Zhengchu, celui qui dirigeait la famille Zhang, Da Dong se dirigea machinalement vers Zhang Lan. En chemin, il jeta un regard vers l’avant entre les silhouettes et aperçut Xie Wen ainsi que Wen Shi, les mains couvertes de fils de marionnette.
Il avait en réalité déjà compris que quelque chose n’allait pas, mais sa bouche alla plus vite que son esprit et il lâcha presque spontanément : « N’est-ce pas celui de la famille Shen… »
D’innombrables regards se tournèrent brusquement vers lui.
Da Dong sentit presque immédiatement que quelque chose était étrange. Mais par égard pour sa dignité, il s’arrêta un instant avant de continuer à avancer vers Zhang Lan, faisant semblant de garder son calme, et acheva sa phrase : « … le disciple nommé Chen Shi ? »
Sa voix s’affaiblit à mesure qu’il parlait.
À peine eut-il terminé qu’une voix lui répondit doucement : « Il ne doit probablement pas s’appeler Chen. Il s’appelle Wen. »
Da Dong trébucha aussitôt et ne dut qu’à la poigne qu’il exerça sur son compagnon, qui avait un pas d’avance sur lui, de parvenir à se stabiliser.
Il resta agrippé à l’autre sans bouger pendant deux secondes, le temps de digérer ce qu’il venait d’entendre. Puis il comprit enfin ce que signifiait « s’appelle Wen ».
« Impossible. » La réponse lui échappa par réflexe.
Mais à peine eut-il parlé qu’il comprit que la personne qui venait de lui répondre n’était pas quelqu’un d’impulsif. C’était la maîtresse de la famille Wu, une femme au tempérament posé qui ne parlait jamais à la légère.
La vieille dame avait parlé d’une voix très douce, mais le silence environnant était si profond que tous ceux qui devaient l’entendre l’avaient entendue.
Ses paroles furent comme de l’huile bouillante versée dans l’eau : elles déclenchèrent un immense tumulte.
Tout l’effroi que les chefs de famille s’étaient jusque-là efforcés de contenir éclata en même temps.
Le cœur de Da Dong battait avec une force et une rapidité effrénées.
Son regard était déjà fixe, mais son esprit, avec un temps de retard, continuait encore à chercher des arguments pour réfuter cette idée. Il voulait dire : J’ai été dans la cage avec eux. S’il était réellement cet ancêtre nommé Wen, il serait forcément totalement différent des autres, séparé d’eux comme l’eau et le feu. Après tout, leurs connaissances et leur expérience seraient trop éloignées et il lui serait difficile de s’intégrer avec qui que ce soit. Pourtant, il s’entend très bien avec l’autre disciple de la famille Shen ainsi qu’avec Xie Wen. À première vue, ils forment clairement un groupe. S’il est réellement cet ancêtre de l’art des marionnettes, alors Xie Wen…
Les murmures cessèrent brusquement.
Une partie des regards se concentra de nouveau sur Wu Yin.
Ce ne fut qu’alors que Da Dong comprit qu’il avait, sans le vouloir, posé cette question à voix haute.
Les lèvres de Wu Yin s’ouvrirent et se refermèrent. Elle ne prononça que trois mots: « C’est... »
Puis sa voix s’éteignit brusquement, comme si sa gorge, trop sèche, s’était soudain bloquée.
Mais tout le monde avait vu le léger tremblement de ses lèvres et avait réussi à distinguer ces trois mots.
C’est...
Chen Budao.
L’ancêtre fondateur, Chen Bu Dao.
Ainsi, toutes les réactions possibles sombrèrent dans le néant. Ce fut un véritable silence de mort, si profond que même le vent semblait avoir oublié de souffler.
Les plus jeunes comprirent enfin pourquoi la scène était plongée dans un tel silence empreint de panique : personne ne savait quoi dire.
Fallait-il le saluer ?
Et comment l’appeler ?
Depuis des centaines, des milliers d’années, au fil des générations, dans toutes les familles, personne n’avait jamais véritablement prononcé le titre d’« ancêtre fondateur ». C’était un nom tabou; à force de l’éviter, ils avaient fini par ne plus pouvoir le prononcer.
Et puisqu’ils connaissaient malgré tout les convenances, personne n’allait appeler « Chen Budao » par son nom en sa présence.
Ils n’osaient pas, et cela était tout simplement impossible.
Ils ne pouvaient pas non plus sauter directement cette étape et prendre la parole, car chaque phrase concernant cet ancêtre fondateur piétinait avec une précision absolue une zone interdite.
Pourquoi êtes-vous apparu ici ? N’étiez-vous pas censé être scellé pour l’éternité, sans jamais pouvoir entrer de nouveau dans le cycle des réincarnations ?
Quelqu’un vous a-t-il sauvé ? La grande formation de scellement est-elle déjà affaiblie ou hors d’usage ?
Êtes-vous réellement mort, ou êtes-vous véritablement vivant ?
Que comptez-vous faire après cette apparition ?
Quels que fussent leur ancienneté ou leur âge, aucun de ceux qui se trouvaient là n’avait réellement été en contact avec « Chen Budao ». Tout ce qu’ils savaient sur l’ancêtre fondateur provenait de la transmission d’histoires transmises de génération en génération par leurs ancêtres, ainsi que des livres et de légendes.
Les scènes et les portraits maintes fois décrits dans ces récits avaient toujours amené les gens à l’associer aux esprits maléfiques et aux divinités démoniaques. Ils étaient incapables d’imaginer son apparence concrète; ils le trouvaient seulement terrifiant et repoussant.
Mais l’homme qui se tenait devant eux était à mille lieues de leur imagination, la différence étant littéralement celle qui sépare le ciel de la terre.
Face à un tel homme, ils étaient tout simplement incapables de poser les questions qui tournaient dans leur esprit. Du moins, ceux qui venaient d’assister de leurs propres yeux à tous les bouleversements survenus dans le cœur de la formation n’en étaient pas capables.
Si les anciens et les chefs de famille ne prenaient pas la parole, les plus jeunes savaient encore moins par où commencer.
Ainsi, les deux camps se retrouvèrent dans une étrange situation d’affrontement.
Si elle était qualifiée d’étrange, c’était parce que d’un côté se trouvait une foule immense, tandis que de l’autre ne se tenaient que quelques personnes. Et pourtant, le groupe le plus nombreux était celui qui se trouvait en position d’infériorité.
Pour Wen Shi également, c’était totalement inattendu.
Depuis qu’il avait rassemblé les fils de marionnette, son attention s’était portée sur les personnes en face de lui. Son visage semblait porter les mots « j’ai très mauvais caractère » et les fils qu’il tenait dans ses mains ne dissimulaient nullement leur pression imposante. Les chants bouddhiques précédents avaient poussé sa colère à son paroxysme.
Si l’un de ceux d’en face osait lâcher une parole déplaisante, il leur dirait d’aller au diable, à ces descendants bons à rien, et de disparaître aussi loin que possible.
Mais finalement, ce groupe se contenta de le fixer, chacun affichant une expression différente, sans émettre le moindre son.
À peine Xie Wen leva-t-il le pied qu’ils reculèrent tous brusquement de deux pas dans un « woush », comme un essaim d’abeilles soudainement effrayé. Les deux groupes se retrouvèrent encore davantage séparés, la frontière entre eux, semblable à celle du fleuve Chu et de la rivière Han, ayant été élargie de quelques mètres par ces deux pas.(NT : expression désignant une séparation nette entre deux camps, en référence à la guerre entre les royaumes Chu et Han à la fin de la dynastie Qin )
Cette scène se superposa à celle d’un événement survenu mille ans auparavant, au point que Xie Wen en resta lui-même un instant stupéfait. Il baissa les yeux et s’examina.
Aucune brume noire démesurée ne débordait de son corps et l’herbe sous ses pieds n’était pas non plus entièrement flétrie.
Ces gens avaient simplement réagi par réflexe.
Xie Wen ne put s’empêcher de rire avec impuissance. Il ne leur accorda plus un regard et se dirigea droit vers Zhang Lan, avant de découvrir qu’à côté de celui-ci se trouvait un homme dont un pied était déjà posé sur la frontière entre le fleuve Chu et la rivière Han, comme s’il voulait battre en retraite sans pour autant parvenir à le faire.
Il n’était pas particulièrement grand et ses jambes n’étaient pas longues non plus, ce qui rendait sa posture quelque peu comique.
Wen Shi arriva avec un visage froid et, en le voyant, resta un instant interdit.
Derrière eux, Zhou Xu avait déjà appelé : « Da Dong ! »
Da Dong regarda le groupe s’approcher, en perdant presque son souffle. En entendant la voix rauque et familière de Zhou Xu, il eut l’impression d’avoir trouvé une corde de salut et parvint enfin à pousser un « Ah » d’un ton aigu.
Le regard de Xie Wen parcourut ses jambes et ses pieds. « Pourquoi ne t’enfuis-tu pas ? »
Son ton était taquin, mais sa remarque rendit les lèvres pincées de Wen Shi encore plus pâles et raides.
Da Dong jeta encore quelques regards vers Zhou Xu, sa corde de salut, et voulut dire qu’il avait justement eu l’intention de partir en courant. Mais au moment décisif, il n’était simplement pas parvenu à lever le pied. Car en regardant la ligne de séparation qui venait brusquement de s’élargir, en voyant les réactions instinctives de tous, chacun cherchant à s’en tenir le plus éloigné possible, il ressentit soudain une certaine amertume.
Peu enclin aux subtilités, et après avoir vécu de façon fruste pendant plus de vingt ans, c’était la première fois qu’une pensée aussi singulière lui traversait l’esprit.
Il trouvait que cette scène où les deux camps étaient si nettement séparés était vraiment désagréable à regarder. Il se dit que, puisqu’il était entré dans une cage avec Wen Shi et Xie Wen, s’il se mettait lui aussi à reculer pour les éviter, alors il ne vaudrait vraiment rien.
Mais il avait tout de même peur.
Il lui suffisait de penser au nombre de fois où il avait appelé l’homme qui se tenait devant lui « malade » pour avoir envie de mourir.
Dans cet état d’oppression, il déglutit et balbutia : « Vous… vous m’avez sauvé, dans la cage. »
Xie Wen haussa les sourcils.
Une fois qu’il eut franchi ce premier pas, Da Dong parvint à parler beaucoup plus facilement . « Et pas qu’une seule fois. Il y a eu aussi ce moment où un Dapeng aux ailes dorées est soudainement apparu pour nous protéger lorsque le grand incendie s’est précipité vers nous. »
« L’ombre illusoire de ses ailes » précisa Lao Mao avec rigueur, le visage aussi raide que celui de Wen Shi.
« Oui. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas quelque chose que j’aurais pu faire apparaître », déclara Da Dong. « J’en suis encore très loin. Je n’en ai pas la capacité. »
Depuis qu’il était sorti de la cage de la boutique Sanmi, il ne cessait de repenser à cette scène. Il y réfléchissait encore et encore, l’examinait sous tous les angles, et parfois, à force d’y penser, il se mettait à rêvasser.
Bien sûr, il avait déjà imaginé qu’il possédait un talent caché qui se serait éveillé en situation de danger, et stupéfierait tout le monde. Mais au fond de lui, il savait mieux que quiconque que même cette ombre d’aile illusoire dépassait de très loin ses capacités.
Quelqu’un les avait donc sauvés, tout en lui attribuant le mérite, et jusqu’à présent, il n’avait jamais trouvé l’occasion de le remercier.
Il aurait dû le remercier, mais il avait l’habitude d’être brusque et impétueux, avec son allure « virile » et son caractère peu porté sur les politesses. Il avait toujours éludé ces mots en les remplaçant par d’autres formes d’expression, et il les avait rarement prononcés de toute sa vie. Dans une situation pareille, devant Xie Wen et Wen Shi, il lui était d’autant plus impossible de les dire.
Ainsi, Da Dong resta maladroitement à se gratter les oreilles et à se frotter la tête pendant un long moment, avant de ne trouver qu’une manière de s’exprimer qui lui parut un peu moins téméraire.
C’était un ancien rituel qu’il avait appris lorsqu’il avait commencé à étudier l’art des marionnettes auprès de son maître. En tant que jeune homme au tempérament impétueux, il avait toujours trouvé ce geste incongru et déplacé dans les circonstances modernes, si bien qu’il ne l’avait jamais vraiment exécuté correctement.
Ce fut la première fois qu’il s’inclina devant Xie Wen et Wen Shi, exécutant une profonde révérence, aussi maladroite que sincère.
« Tu… » Cette fois, Wen Shi resta véritablement stupéfait.
Mais avant même qu’il ait eu le temps de réagir, Da Dong avait déjà bondi comme un singe et s’était écarté d’eux à toute vitesse, comme si le feu lui brûlait les fesses. Il se précipita derrière Zhou Xu, s’agrippant à la seule personne qu’il osait saisir, tout en s’efforçant de calmer les battements de son cœur.
« Je vais vraiment y passer », murmura Da Dong à Zhou Xu.
Zhou Xu jeta silencieusement un regard à la main posée sur son bras et répondit par un « Oh », avant de prendre des airs de grand expert pour le rassurer : « Ce n’est pas à ce point. Ils ne mangent pas les gens. »
Da Dong rentra de nouveau la tête dans les épaules et regarda autour de lui avec méfiance avant de demander : « Et l’ancêtre Bu Ning ? J’ai beau compter, je ne le trouve pas. Où est son âme spirituelle ? »
Zhou Xu fit traîner un « Hmm », se demandant intérieurement comment il allait bien pouvoir lui annoncer cela. « Laisse-moi réfléchir à la manière de te l’expliquer. »
Avant qu’il ait pu commencer à expliquer les choses à Da Dong, Zhang Lan, qui était restée longtemps figée et hébétée au milieu de l’espace dégagé, eut soudain un violent sursaut et se mit à tousser dans le vent.
Elle toussa jusqu’à avoir le cou et le visage rouges, le sang lui montant au visage sans que cela cesse, comme si elle devait tousser et vomir ses entrailles ou quelque chose d’autre avant de pouvoir s’arrêter. Lorsqu’elle réussit enfin à se redresser, elle jeta un regard misérable à Xie Wen et Wen Shi, puis passa le dos de sa main sur le coin de ses lèvres. C’est alors qu’elle découvrit qu’une légère trace de sang s’y trouvait.
« Je… » La voix de Zhang Lan était déjà devenue rauque à force de tousser.
Elle avala le goût du sang dans sa bouche. Elle avait d’abord voulu expliquer son comportement précédent, mais dès qu’elle ouvrit la bouche, elle se rendit compte qu’elle n’avait aucun moyen de le justifier.
Elle se contenta de fixer, hébétée, cette trace de sang sur le dos de sa main et la frotta vigoureusement pendant un long moment, jusqu’à ce que sa peau devienne plus rouge encore que la tache de sang. Ses doigts tremblaient.
« Relevez un peu la tête » lui dit Wen Shi.
Zhang Lan leva la tête, mais ses doigts continuaient à frotter cette tache de sang. Elle était quelque peu désorientée et se hâta de dire : « Avec Yalin, nous avions prévu de retourner chez les Zhang après que vous vous seriez endormis. Nous n’avions pas l’intention de faire quoi que ce soit, c’est seulement que nous pensions que le grand-père… »
Elle avait machinalement voulu dire « le vénérable aîné », mais en voyant le sang sur ses doigts, elle s’interrompit. Après un instant, elle reprit : « Nous pensions que s’ils continuaient ainsi, quelque chose risquait d’arriver, alors nous voulions tout de même les prévenir. Mais lorsque nous sommes descendus, nous avons découvert que les deux camps s’étaient déjà affrontés ici. »
Wen Shi fixa ses yeux, puis jeta un regard à Xie Wen avant de lever la main et de frapper légèrement de la base de la paume le centre de son front.
Le coup n’était ni léger ni violent. Tout le corps de Zhang Lan trembla, elle ferma les yeux, et ses doigts, qui n’avaient cessé de frotter la tache, s’immobilisèrent également.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, son regard retrouva enfin un point d’ancrage.
« On vous a manipulés » dit Wen Shi en abaissant la main.
Zhou Xu sembla soudain se souvenir de quelque chose et intervint : « Est-ce à cause de l’eau talismanique ? Celle avec laquelle, lorsque nous étions enfants, on marquait le front lorsqu’on allait voir le chef de famille. »
Da Dong avait un talent assez ordinaire et n’avait jamais reçu ce genre de traitement dans son enfance. Mais il en avait entendu parler par plusieurs de ses camarades particulièrement doués et en avait gardé le souvenir. La dernière fois, dans la cage de la boutique Sanmi, lorsqu’il avait vu Wen Shi toucher le centre du front de la jeune fille de la famille Shen, il avait trouvé le geste familier. Il n’avait simplement pas réussi à se rappeler pourquoi sur le moment.
Maintenant que Zhou Xu venait de le mentionner, cela semblait effectivement présenter quelques similitudes.
Mais Zhang Lan secoua la tête et répondit d’une voix rauque : « Ce n’est pas à cause de cela. »
Wen Shi et Xie Wen tournèrent les yeux vers elle. Elle répéta : « Ce n’est pas à cause de cela. Quand Yalin et moi étions enfants, nous ne comprenions pas. En grandissant, nous l’avons vu appliquer cette eau à d’autres personnes à plusieurs reprises. Yalin étudie l’art des marionnettes et lit beaucoup, il connaît également un peu les anciennes méthodes de stabilisation de l’esprit. Nous nous sommes demandé si cela pouvait avoir un rapport avec la stabilisation de l’esprit, alors nous avons mené quelques vérifications. Les enfants dont le front avait été marqué avec l’eau talismanique ne présentaient aucune anomalie et ne montraient ni signes ni traces indiquant qu’ils étaient devenus des marionnettes. Au contraire, leur nature spirituelle était plus stable et leur force spirituelle plus abondante. »
Pour reprendre les termes de l’ancienne génération, leurs orifices spirituels étaient simplement plus ouverts. Comme pour de nombreux talismans et sortilèges destinés à apporter bénédiction ou assistance, il était impossible d’y trouver quoi que ce soit d’anormal.
Et surtout, s’il y avait réellement eu un problème, les anciens des autres familles auraient été les premiers à s’y opposer.
C’est précisément à cause de ce soupçon que Zhang Lan et Zhang Yalin avaient, pendant très longtemps, éprouvé un sentiment de culpabilité subtil envers leur grand-père Zhang Zhengchu. Ainsi, dans de nombreuses affaires par la suite, ils avaient toujours eu davantage tendance à lui faire confiance.
Avec le temps, cet état d’esprit s’était imperceptiblement transformé en une habitude presque compulsive. Même lorsque certains détails fugaces méritaient réellement d’être remis en question, ils avaient tendance à les écarter instinctivement.
Mais l’instinct humain consiste à rechercher ce qui est avantageux et à éviter ce qui est nuisible. Ainsi, le frère et la sœur avaient peu à peu consolidé leur autorité au sein de la famille Zhang et développé leurs relations avec les autres familles. Qu’il s’agisse de grandes ou de petites affaires, ils évitaient de déranger Zhang Zhengchu lorsque cela pouvait être évité.
Au bout du compte, ils n’avaient tout de même pas réussi à y échapper.
Ce que Zhang Zhengchu leur avait fait subir était une technique très simple de l’art des marionnettes. Ce n’était rien de particulièrement puissant ; son avantage résidait dans le fait qu’elle ne laissait aucune trace. Il était possible de l’implanter lorsque la vigilance d’une personne était faible, généralement en l’associant à un geste, à une phrase ou à un souvenir particulier.
Ce qui était ainsi implanté avait en réalité un effet très discret et ne pouvait qu’influencer l’esprit des gens ordinaires dont la volonté était instable. C’est pourquoi plus une personne était puissante, moins elle prenait ce genre de choses au sérieux.
Mais si de telles manipulations étaient répétées encore et encore depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, le résultat était tout autre.
À vrai dire, même sans que Wen Shi le lui dise, Zhang Lan savait qu’elle avait été manipulée. Elle l’avait compris à l’instant même où elle avait toussé jusqu’à cracher du sang.
Il lui restait simplement un dernier espoir, se disant que, peut-être… Après tout, Zhang Zhengchu était leur grand-père biologique, et tous deux avaient perdu leurs parents très jeunes ; c’était lui qui les avait élevés.
« Yalin a peut-être été davantage influencé que moi », déclara Zhang Lan. « Après tout, il est le prochain chef de famille. Lorsqu’il est absolument nécessaire d’aller dans l’arrière-cour, c’est toujours lui qui y va. »
Elle s’interrompit un instant, puis se souvint de quelque chose. « Avant de venir à Tianjin, il y est encore allé une fois. »
Il était resté assez longtemps dans la chambre de Zhang Zhengchu.
Elle avait encore voulu dire à Wen Shi et Xie Wen : « Ne lui en voulez pas. » Mais les mots ne franchirent pas ses lèvres et elle les ravala. Car elle venait de comprendre qu’elle n’avait ni le droit ni la position nécessaire pour prononcer cette phrase.
Zhang Zhengchu était son grand-père. C’était elle et Zhang Yalin qui l’avaient vu devenir quelque chose qui n’était plus tout à fait humain ni tout à fait fantomatique, et c’était encore elle et Zhang Yalin qui étaient intervenus, provoquant sa fuite.
Parmi les membres de la famille Zhang présents, elle était désormais la seule à pouvoir prendre les décisions. Après être restée silencieuse un instant, le visage pâle, elle déclara : « Yalin et moi avons été présomptueux et avons commis des négligences en premier. Quoi qu’il en soit, la famille Zhang donnera une explication. Je vais d’abord présenter mes excuses en son nom, au nom de mon grand-père. »
« Ne vous hâtez pas de le faire à sa place » répondit Xie Wen d’un ton très calme, sans laisser paraître la moindre irritation à l’idée de l’avoir laissé s’échapper. « Vous ne pourrez peut-être même pas le faire à sa place. »
Zhang Lan leva les yeux avec stupeur, sans comprendre ce qu’il voulait dire.
Xie Wen ne lui donna pas davantage d’explications. Il tourna simplement la tête vers Zhou Xu, puis dit à Zhang Lan : « Votre famille va probablement devoir ouvrir ses portes pour accueillir des visiteurs. »
Même à cet instant, son ton demeurait parfaitement courtois, tout en étant empreint d’une pression imposante à laquelle il était impossible de résister.
Zhang Lan resta complètement interdite.
Ce ne fut que lorsqu’elle vit Zhou Xu hocher la tête en réponse et ramasser nonchalamment une poignée de pierres dans sa paume qu’elle comprit ce que l’autre voulait dire.
Elle s’empressa de dire : « La famille principale ne peut pas ouvrir la porte de la formation. »
Zhou Xu tourna la tête vers elle.
Cette remarque ressemblait trop à une justification et à une tentative de se défendre, alors Zhang Lan ajouta précipitamment : « Vraiment, l’emplacement de la résidence principale a été soigneusement choisi par les ancêtres. Elle occupe une position exceptionnelle. Du point de vue du feng shui, c’est une configuration naturelle facile à défendre et difficile à attaquer. De plus, au fil des générations, les ancêtres ont tous placé des formations autour de la résidence principale, par précaution au cas où un incident surviendrait un jour et mettrait la demeure en danger. C’est pourquoi la porte de formation ne peut pas s’ouvrir directement dans la maison. Zhou Xu le sait certainement. »
Tout en parlant, elle tourna de nouveau la tête vers le groupe d’une centaine de personnes. « Ce n’est vraiment pas une excuse. Toutes les familles le savent. Sinon, pourquoi auraient-elles choisi de prendre la route lorsqu’elles se rendaient à la résidence principale ? »
Zhou Xu hocha la tête, mais continua néanmoins à se pencher pour poser les pierres de formation au sol.
Lorsqu’il les disposait, sa main gauche alla instinctivement retenir le poignet de sa manche droite, comme s’il portait une longue robe aux manches particulièrement amples.
Da Dong, qui le suivait jusque-là pas à pas, vit Zhou Xu retrousser ses manches et disposer les pierres de formation avec calme et assurance, avec une aisance qui donnait l’impression qu’il avait effectué ce geste des milliers et des milliers de fois. Son expression changea aussitôt.
« Zhou… Zhou Xu », appela-t-il d’une voix à peine audible.
Lorsqu’il eut fini de parler, les douze pierres de formation étaient déjà disposées. Zhou Xu se redressa et adressa à Zhang Lan un hochement de tête courtois. « Pardonnez cette intrusion. »
Sur ces mots, il tendit la main droite et frappa légèrement, sans force excessive, l’espace vide au-dessus des pierres de formation.
En un instant, un vent furieux s’éleva du sol sur une hauteur vertigineuse, tandis qu’un immense tourbillon se formait horizontalement à l’endroit où il avait frappé.
Une masse de ténèbres épaisses jaillit du centre du tourbillon et, en un clin d’œil, se transforma en une porte de formation si profonde qu’on n’en voyait pas le fond. Personne ne pouvait voir où elle menait, mais tous pouvaient entendre les explosions retentissant au cœur du tourbillon.
Huit détonations retentirent successivement, laissant Zhang Lan livide et bouche bée.
Mais celui qui perdit encore davantage ses couleurs fut Da Dong.
Il regarda bouche grande ouverte cette porte de formation où vents et nuages tourbillonnaient avec violence, puis se retourna vers Zhou Xu. Ce ne fut qu’après un long moment qu’il demanda en tremblant : « L’ancêtre… l’ancêtre Bu Ning ? »
Zhou Xu inclina la tête. « Ravi de vous rencontrer. »
Puis il fit un geste en direction de Xie Wen et de Wen Shi. « Maître, shidi, j’entre le premier. »
Sur ce, il bougea et entra dans la porte de formation.
Da Dong lâcha un « Merde», hésita quelques instants, ne sachant visiblement que faire, puis plongea à son tour dedans.
Le vent furieux soulevé par la porte de formation mit les cheveux et les tempes de chacun en désordre et fit également chanceler et tomber dans une confusion générale la centaine de personnes derrière eux. Dans le vent, Wen Shi plissa les yeux pour les regarder et sentit soudain quelqu’un saisir les doigts de sa main restée le long de son corps.
« Allons-y. »
Xie Wen lui prit la main et entra dans la porte de formation en baissant la tête.
Xia Qiao et Lao Mao les suivirent de près. Au moment d’entrer dans la porte de formation, Xiao Qiao ne put s’empêcher d’exprimer une inquiétude : « Et si ce vieil homme ne retournait pas à la résidence principale ? »
Wen Shi répondit : « Il y reçoit des offrandes. S’il n’y retourne pas, voudrait-il mourir ? »
C’était l’instinct de tout être vivant et le Huigu ne faisait pas exception.
« Et s’il était déjà parti ? » s’inquiéta encore Xiao Qiao.
Mais il entendit Xie Wen répondre devant eux : « Il ne pourra pas s’enfuir. Il y a quelqu’un qui l’attend à Ningzhou. »
*
Ningzhou, la résidence principale de la famille Zhang.
Dans la pièce arrière où vivait Zhang Zhengchu, le vent nocturne se leva, faisant battre les portes et les fenêtres à intervalles réguliers, comme si quelque chose d’invisible et de vivant respirait silencieusement à l’intérieur de la pièce.
Des aboiements de chien retentirent soudain, venant d’un endroit inconnu, déchirant le silence de la nuit.
En un clin d’œil, une fine brume se rassembla dans la cour. Elle était imprégnée d’une étrange odeur humide, comme si elle provenait des profondeurs du monde souterrain.
La porte de la salle principale heurta soudain quelque chose dans un « clac ». À travers l’entrebâillement, on pouvait vaguement entendre le bruit d’un liquide s’écoulant goutte à goutte, comme s’il ruisselait lentement sur le sol.
C'était presque comme si l’ombre de quelqu’un avait pris vie : une vaste étendue noire comme de l’encre glissa de la salle principale vers les pièces à l’arrière, puis se faufila dans la chambre à coucher par l’interstice de la porte.
Le sol de l’immense chambre se transforma aussitôt en un marécage de boue noire et profonde. La surface lisse du marécage se souleva soudain et prit lentement la forme d’un visage humain. Ce visage était extrêmement vieux, les rides aux commissures des lèvres s’étiraient rigidement vers le bas, tandis que des taches de vieillesse, tantôt foncées tantôt pâles, se dissimulaient dans les plis.
Le visage émergea du sol, puis le cou, puis les mains et les pieds…
C’était Zhang Zhengchu.
Il rampa sur le sol et s’affaira un moment dans un bruissement incessant, avant d’extraire du fond du marécage une autre personne. Celle-ci avait le visage cireux, les yeux fermés et le corps affaissé, et n’émettait pas le moindre son.
La lumière de la lune, passant à travers les interstices et les vitres, se projeta sur le sol et fit apparaître l’ombre des deux personnes. Elles se fondirent l’une dans l’autre comme deux gouttes d’encre.
Après un long moment, l’une des deux silhouettes se contorsionna plusieurs fois et sortit la tête, se tortillant comme un serpent ou un insecte en train de muer.
Elle se hissa du sol et se redressa. Son ombre, étirée par la lumière, devint longue et fine. Elle traversa les ombres quadrillées projetées par les croisillons de la fenêtre, puis fouilla un moment dans la pièce, produisant de légers bruits de tintement et de cliquetis.
Peu après, une fine fumée blanche provenant des brûle-parfums commença à s’infiltrer par les interstices des portes et des fenêtres.
La silhouette se remit à ramper sur le sol et circula entre plus d’une dizaine de brûle-parfums qui l’entouraient, respirant avidement la fumée qui s’en échappait.
Au moment où la fumée verte pénétra dans son corps, les vents et les nuages se déchaînèrent soudain au-dessus de la résidence principale de la famille Zhang. Des éclairs s’enroulèrent dans l’épaisse couche de nuages, serpentant horizontalement depuis l’horizon jusqu’à recouvrir tout le ciel et envelopper l’ancienne demeure.
Au moment où une lueur traversa le ciel, un visage humain pâle apparut vaguement dans la fumée verte. Il plissa les yeux, approcha son visage du brûle-parfum, puis releva la tête pour jeter un regard au ciel lorsque les éclairs éclatèrent soudain.
C’était le visage de Zhang Yalin.
Puis le tonnerre gronda en ébranlant les neuf cieux et une pluie torrentielle commença à se déverser.
La silhouette aspira longuement la fumée et poussa un soupir faible mais satisfait, avant de relever haut la tête. Le marécage formé par une brume noire épaisse et visqueuse continua de bouillonner au rythme de son soupir.
Soudain, le sol de l’immense résidence trembla violemment. Comme si quelqu’un avait frappé brutalement par-dessous avec la force d’un cric capable de soulever mille jin.
L’étagère en bois d’agar se mit à vaciller violemment sous le choc, avant de s’effondrer avec fracas, entraînant avec elle les antiquités et les livres anciens qui y étaient entreposés. Un nuage de poussière s’éleva tandis que des fragments d'artefacts volaient dans toutes les directions.
La silhouette au sol fut saisie d’effroi. Sous cette agitation soudaine, elle se tapit et se figea, sans faire le moindre mouvement.
Un deuxième choc violent suivit immédiatement.
En un instant, dans un rayon de plusieurs dizaines de li, tous les insectes se mirent à s’agiter et les êtres vivants s’enfuirent dans toutes les directions. Des fissures fines et allongées commencèrent à apparaître sur les murs et le sol de la résidence principale de la famille Zhang, tandis que de la poussière et du plâtre tombaient en pluie des hauteurs des poutres.
Puis vint le troisième choc…
Le quatrième…
Après huit détonations successives, un bruit de vent retentit soudain dans le vide. Comme si quelqu’un avait fait exploser de force une barrière et déchiré une porte dans le ciel et la terre.
Au moment où elle entendit le vent, la silhouette tapie au sol se mit à tordre son cou et à replier ses membres.
Le marécage au sol gonfla soudain. Dissimulée sous les flots de brume noire, elle s’apprêta à s’enfoncer dans le sol afin de changer de position.
En un éclair, deux rugissements de bêtes retentirent dans le ciel et se superposèrent au même endroit, faisant trembler les neuf cieux.
Deux silhouettes illusoires bleu-vert et blanches arrivèrent à toute vitesse, comme des étoiles chutant droit sur la terre. Portées par un vent violent qui s’élevait jusqu’aux cieux, elles traversèrent d’un coup de patte le linteau de la haute porte de la demeure de la famille Zhang, puis atterrirent respectivement à gauche et à droite de la silhouette, coupant net sa voie de fuite.
Les deux bêtes gigantesques ressemblaient à des tigres sans en être. Leur corps était blanc comme le givre et la neige. Leurs quatre pattes griffues foulèrent des flammes mouvantes, faisant jaillir de violentes lueurs ardentes qui éclairèrent chaque poil de leur fourrure d’une couche de rouge doré semblable à une dorure.
La moitié de leur face était majestueuse et imposante, tandis que l’autre n’était constituée que d’ossements desséchés. À moitié vivantes, à moitié mortes, elles avaient une apparence inquiétante pour moitié spectrale, tout en dégageant une aura terrifiante. Les chaînes qui entouraient leur corps pendaient lâchement, produisant à chaque pas un puissant tintement métallique.
Leur nom était gravé sur les chaînes : Zhao.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
Créez votre propre site internet avec Webador