Weid disciple - Chapitre 92 - L'opinion d'un maître sur son disciple

 

Shi Yue aurait volontiers passé un savon à Huo Cheng. Quand l'envie le prenait, celui-ci n'avait absolument aucune décence : soit on quittait la pièce, soit on était contraint de regarder. S'il avait su que Huo Cheng viendrait, il aurait ordonné à la jeune fille — dont il savait qu'elle plairait à Huo Cheng — d'attendre à l'extérieur.

En l'état, Shi Yue arborait une mine sombre tandis que Huo Cheng embrassait joyeusement la jeune fille et remontait sa main le long de sa jambe.

Mais cette fois, il était voué à ne pas obtenir ce qu'il voulait.

Tiankong avait les yeux fixés sur lui. Associé à son visage dénué d'émotion, ce regard était si sévère que même Shi Yue crut entendre le discret claquement réprobateur d'une langue.

Huo Cheng lui adressa un sourire embarrassé, sans pour autant lâcher la jeune fille. Il voulut parler, mais finit par s'éclaircir la gorge.

Tiankong continua de le fixer.

Huo Cheng déglutit, reposa finalement la jeune fille au sol et se rassit bien droit.

Il toussa de nouveau. « Euh… Désolé. Reprenons notre conversation. »

Il était assis comme un garçon grondé par son père, levant timidement les yeux vers Tiankong.

Trois longues secondes de silence passèrent sous ce regard ininterrompu, puis l'homme reporta finalement son attention sur les plats devant lui.

« C'est bien rare de te voir aussi docile », commenta Shi Yue avec amusement en jetant un regard à Lu Han, qui s'essuyait la sueur du front. C'était toujours une situation critique lorsqu'on avait l'impression que le prince allait encore s'éprendre d'une nouvelle femme.

Huo Cheng fit une grimace.

Pendant toute leur discussion, Tiankong était resté assis avec une tenue irréprochable. Ce n'était qu'aux moments où ils parlaient de formations qu'il perdait un peu de son maintien. À présent, avec Shi Yue seulement légèrement adossé et Tiankong toujours assis avec élégance, Huo Cheng se sentit presque gêné de sa propre désinvolture.

Plus que tout, il avait l'impression d'être un enfant, un sentiment qu'il éprouvait rarement. Il fallait dire que Shi Yue était nettement plus âgé que lui, et Tiankong devait l'être également.

« Huo Cheng est souvent contraint de rester dans son royaume à cause de son statut de prince. Bien qu'il soit cultivateur, il ne peut pas voyager librement », expliqua gentiment Shi Yue. « Nous ne nous voyons donc pas très souvent non plus. »

« Et moi qui n'ai toujours pas rencontré son mystérieux disciple ! » se lamenta Huo Cheng en portant dramatiquement une main à sa poitrine, comme si son cœur venait de se briser. « Mon Shi Yue ! A un disciple ! Et je ne l'ai jamais vu ! Alors que j'ai entendu dire que c'était une beauté ! »

« … C'était ça, le plus important à tes yeux, n'est-ce pas ? »

« Pour qui me prends-tu ? » renifla Huo Cheng en croisant les bras. Pourtant, sous le regard scrutateur de Shi Yue, il baissa lentement la tête. Son sérieux ne tint même pas une demi-minute avant de céder la place à son éternel sourire malicieux. « Alors ? Décris-le-moi ? »

Shi Yue leva les yeux au ciel tout en esquissant un sourire attendri. Il était toujours agréable de passer du temps avec Huo Cheng, qui ne voyait aucune raison de se donner des airs polis.

Il fredonna délibérément quelques instants pour faire languir le jeune homme surexcité, puis tendit un long doigt en direction de Tiankong. « Imagine-le, mais en plus jeune. »

« Oh ! » s'exclama le prince en frappant dans ses mains. « Attends ! Ton disciple est de sa famille ? »

Tiankong pencha légèrement la tête sans démentir ces paroles.

« Quand il s'agit de formations, Xie Yi ressemble énormément à Tiankong », résuma Shi Yue, le regard s'adoucissant davantage. Puis il s'interrompit soudain et laissa échapper un rire un peu gêné. Ses cheveux blancs retombèrent devant son visage tandis qu'il secouait légèrement la tête. « Mais comment dire… Ce serait dangereux de le prendre pour une simple jolie fleur, même une fleur avec des épines. »

« Je t'en prie, développe, cher ami », ronronna Huo Cheng en s'appuyant contre Shi Yue. C'était un véritable commère invétéré, mais il était incroyablement difficile d'obtenir des informations fiables sur Xie Yi. Pour une raison inconnue, trois personnes donnaient toujours trois histoires différentes.

Shi Yue refusa d'en dire davantage et porta sa tasse à ses lèvres afin d'y dissimuler son sourire.

Ah… Son disciple était féroce. Qui pourrait le nier ?

Il ne bronchait même pas lorsqu'il sectionnait accidentellement les membres de ses compagnons disciples. Il faisait preuve d'un mépris flagrant pour le bien-être des autres dès lors qu'ils ne faisaient pas partie de ses amis. Il traversait des hordes de bêtes démoniaques dans une tempête de sang en affichant un sourire de pur ravissement.

Mais il n'existait pas de personne intrinsèquement bonne ou mauvaise.

Et alors, s'il était féroce ?

Xie Yi ne refusait jamais son aide à ceux qui venaient la lui demander. Il apprenait sans cesse à mieux maîtriser ses combats d'entraînement afin de réduire les blessures. Il préférait déchaîner son désir de combattre contre les bêtes démoniaques qui menaçaient les gens ordinaires plutôt que de s'acharner contre d'autres êtres humains.

Shi Yue se souciait peu que Xie Yi fût naturellement sanguinaire et fou de combat. Tout ce qui lui importait était la manière dont son disciple choisissait de vivre.

Et ce jeune homme avait choisi d'apprendre à maîtriser cette nature avec toute sa détermination. Shi Yue ne pouvait rien souhaiter de plus.

Fait amusant, la plupart des cultivateurs finissaient par adopter cette même vision du monde au cours de leur existence. La seule différence résidait dans le fait de l'admettre ouvertement ou de se comporter en hypocrite. Après toutes ces années, Shi Yue — qui avait toujours été un homme profondément pacifique — avait fini par accepter cette réalité. Il avait vu trop de personnes méprisées uniquement à cause de l'identité de leur famille, alors qu'elles n'y étaient pour rien.

Les membres de la royauté n'avaient pas à être arrogants. Les sans-abri n'avaient pas à être des voleurs. Les cultivateurs n'étaient pas tous des justiciers vertueux.

Le monde n'était-il pas infiniment plus riche lorsqu'on regardait la personne elle-même et ce qu'elle choisissait de devenir, plutôt que ses circonstances ou les préjugés qu'elles inspiraient ?

« Tout ce que tu dois savoir, c'est que tu risques bien de perdre un ou deux morceaux de ton corps si tu crois pouvoir le tripoter », déclara finalement Shi Yue.

Huo Cheng grimaça aussitôt ; ses mains bondirent instinctivement entre ses jambes tandis qu'il regardait Shi Yue avec horreur.

« Comment peux-tu être aussi cruel ?! »

« Garde les mains loin de mon disciple et tu n'auras rien à craindre », avertit Shi Yue avec un instinct protecteur. Comme s'il allait laisser Xie Yi être entraîné dans le monde tordu des beautés de Huo Cheng !

À côté des deux hommes qui se chamaillaient, Tiankong commençait à sourire doucement, cette expression paisible à moitié dissimulée par ses cheveux.

Même si le groupe n'avait aucun mal à rester éveillé toute une nuit, les bâillements répétés de Lu Han finirent par trahir l'avancée des heures.

« Je dois y aller », déclara soudain Tiankong.

Shi Yue cligna des yeux avec surprise, mais en regardant l'heure, il constata qu'il était effectivement presque matin.

« Je vois. Cela te dérangerait-il que je t'accompagne jusqu'à la porte ? » demanda-t-il avec douceur. C'était regrettable qu'ils se séparent déjà. La dernière fois, neuf années s'étaient écoulées avant leurs retrouvailles.

Tiankong pinça les lèvres.

« Quoi ? Quoi ? » demanda Huo Cheng avec curiosité. « Tu t'en vas ? »

« Son partenaire l'attend », expliqua Shi Yue. « Ils avaient convenu d'une heure de rendez-vous. »

En temps normal, Shi Yue se contenterait de dire au revoir à un ami et le laisserait partir, d'autant plus qu'il aurait volontiers prolongé encore un peu sa conversation avec Huo Cheng.

Seulement, Tiankong ressemblait beaucoup trop à Xie Yi.

L'idée que son petit disciple puisse se promener dans une ville comme celle-ci… Au milieu de tous ces gens aussi dangereux que des serpents, prêts à le dévorer… (Il savait que cette pensée était ridicule dès qu'elle lui traversait l'esprit, mais tout de même…)

Non. Impossible.

Il accompagnerait Xie… Ah non, Tiankong, et le remettrait directement à Wu.

Tiankong acquiesça et se leva, retrouvant son calme habituel maintenant que les formations n'étaient plus le sujet de leur conversation.

« Tu sais quoi ? Je viens aussi », décida spontanément Huo Cheng en se levant à son tour.

« Altesse… » gémit Lu Han d'une voix fatiguée.

Huo Cheng posa une main sur ses cheveux courts et les ébouriffa.

« Nous reviendrons ensuite. Pourquoi ne resterais-tu pas dormir un peu ici ? » proposa-t-il, déjà tourné vers l'une des servantes. « Préparez-lui une chambre et laissez celle-ci telle quelle. Nous serons de retour dans un moment. »

« Bien », répondit la servante avec une légère révérence.

Elle se hâta de quitter la pièce, laissant la porte ouverte lorsqu'elle aperçut Shi Yue lui faire un geste de la main.

« J'imagine que c'est toi qui règleras l'addition ? » plaisanta Shi Yue tandis qu'ils sortaient.

Tiankong s'étirait légèrement en marchant, l'air distrait, mais le Grand Maître savait qu'il écoutait malgré tout.

« Évidemment », répondit Huo Cheng en balayant la question d'un geste. « Voilà une raison de plus pour aller te reposer, Lu Han ! C'est nous qui payons ! »

« Je… Compris », céda finalement le jeune homme avec hésitation.

Il inclina respectueusement la tête devant Tiankong, un demi-sourire aux lèvres, puis rejoignit la servante qui l'attendait déjà dans le couloir.

« Nous devons aller où, déjà ? Au quai ? » demanda Huo Cheng en prenant la tête du groupe.

Puisque l'île n'était accessible que par bateau, elle possédait naturellement un quai.

Shi Yue acquiesça.

« S'il n'a pas encore terminé… de régler ses affaires, nous pouvons tout aussi bien te tenir compagnie », dit-il à Tiankong.

Celui-ci répondit par un léger bourdonnement approbateur. Il avait toujours l'air contrarié de ne pas avoir pu partir chasser les membres de la Secte Démoniaque.

En descendant les escaliers, les femmes les saluèrent avec des rires et des gestes de la main. Ce n'étaient plus les mêmes qu'auparavant : la relève avait eu lieu. Madame Bai n'était pas là, mais Shi Yue s'attendait à la revoir plus tard, lorsque Tiankong — qui lui était étranger — ne serait plus présent.

À l'approche de l'aube, la ville était bien plus silencieuse qu'auparavant. Les habitants allaient désormais se coucher. Leur rythme de vie était complètement inversé.

Tandis que le ciel se teintait progressivement de nuances rouge lie-de-vin et que les rues se vidaient, Tiankong paraissait moins déplacé. Son pas semblait nettement plus léger. Shi Yue n'aurait même pas été surpris de l'entendre se mettre à fredonner.

Huo Cheng, peut-être gagné lui aussi par cette atmosphère paisible, cessa de parler et leva simplement la tête pour contempler les couleurs changeantes du ciel.

Lorsque les premières ombres profondes commencèrent à s'étirer sur le sol, ils atteignirent le quai.

Une haute silhouette se tenait déjà près de l'embarcadère. Au moment où leurs pas arrivèrent à portée d'oreille, l'homme détourna la tête de l'eau pour regarder les trois arrivants.

Shi Yue reconnut immédiatement ce visage et ralentit le pas.

Wu s'avança avec cette démarche caractéristique des bêtes spirituelles prédatrices : presque bondissante, faite de longues foulées larges et rapides, d'une agilité qui semblait bien trop naturelle pour un être humain.



Traduction: Darkia1030

 

 

 

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