Political scheming - Chapitre 56 - Mon général à la frontière nord

Lorsque Yan Ren arriva pour la première fois à la frontière septentrionale, l’armée de Zhenbei était stationnée à la forteresse de Wuhai. Le paysage se composait de vastes étendues de prairies et de rivières clairsemées. C’était précisément la période de transition entre le printemps et l’été, les premières pousses vertes venaient tout juste d’apparaître dans les plaines, tandis que les sapins des pentes montagneuses semblaient vouloir percer jusqu’à l’horizon azur.

Les soldats descendaient dans les champs pour travailler aux terres agricoles militaires et Yan Ren s’y rendait lui aussi chaque jour. Pendant ses moments de loisir, il emmenait une troupe de jeunes soldats grimper aux arbres pour cueillir des fruits sauvages ou passait une journée entière à monter à cheval sur le terrain d’entraînement des chevaux militaires, avant d’aller sur les pentes herbeuses chercher des terriers de marmottes. Il enfumait alors les marmottes pour les faire sortir de leur terrier et s’amusait à les taquiner. Les jours s’écoulaient ainsi dans une insouciance paisible.

Plus tard, l’armée de Zhenbei entra en guerre contre les soldats turcs à Fengzhou. Ce fut la première bataille livrée par Yan Ren depuis son arrivée à la frontière septentrionale.

Il en fut extrêmement enthousiaste et dit à Zong Yun qu’il allait cette fois-ci donner une bonne leçon aux Turcs, afin de leur faire comprendre que « le tigre n’engendre pas de chien » (NT : idiome signifiant qu’un père exceptionnel n’a pas un fils médiocre), et que le fils du général Yan Cen, le marquis de Zhenbei, n’était pas non plus un homme à sous-estimer.

La grande bataille commença. Conformément aux ordres de Yan Cen, la formation dans laquelle se trouvait Yan Ren devait suivre Yan Cen et affronter de front l’aile principale des troupes turques. Yan Ren jugea toutefois que cette disposition était trop prudente et trop défensive et qu’elle ne permettrait pas de tirer parti de ses propres avantages. Il eut alors soudain une idée originale et décida d’emprunter une autre voie. Il quitta la formation principale avec les cinq cents hommes placés sous son commandement, gagna les forêts au sud-est, contourna les forces turques et se porta sur leur flanc pour les prendre en tenaille.

Zong Yun resta dans la formation principale à attendre longtemps, mais ne reçut aucune nouvelle.

En revanche, Yan Cen arriva.

Yan Cen arriva au galop sur son grand cheval de guerre et demanda d’emblée : « Où est Yan Ren ? »

Zong Yun ne put que lui dire la vérité.

Yan Cen changea aussitôt de visage, poussa un grognement froid puis fit immédiatement demi-tour avec ses soldats et repartit au loin.

Plus tard, les soldats turcs battirent en retraite, et l’armée de Zhenbei prit possession du point stratégique de Fengshan Gaoque. De retour au camp, Zong Yun apprit des soldats que Yan Ren était revenu, ramené par Yan Cen et qu’il n’était accompagné que d’une dizaine d’hommes.

À cette nouvelle, Zong Yun se hâta d’aller les rejoindre. Il aperçut Yan Ren et Yan Cen au bord d’un petit ruisseau encombré de pierres.

Les cheveux de Yan Ren étaient en désordre, son visage était maculé de boue, ses yeux étaient injectés de sang et son armure était dans un état lamentable. Il avait une allure pitoyable. La dizaine d’hommes qui l’accompagnaient étaient tous blessés à des degrés divers, comme s’ils venaient de subir une défaite.

Plusieurs centaines d’hommes étaient partis et il n’en était revenu qu’une dizaine. Il était donc évident que la méthode d’attaque surprise de Yan Ren avait échoué et qu’elle s’était soldée par une défaite désastreuse.

Yan Ren était assis sur une pierre, nettoyant ses vêtements avant de soigner ses blessures, sans prononcer un seul mot.

Yan Cen se tenait devant lui et le réprimanda violemment en le pointant du doigt : « Tu croyais que parce que tu avais lu tant de traités militaires à Qian’an, tu étais devenu très doué ? Tu en avais la queue dressée jusqu’au ciel ! Je vais te le dire : tout cela n’est que de la stratégie sur le papier ! Sans expérience du combat réel, tu restes un jeune garçon inexpérimenté qui vient à peine de sortir de ses débuts !

« Je t’avais ordonné de suivre les grandes troupes, alors pourquoi as-tu absolument voulu partir seul ? Présomptueux, cherchant à jouer les héros, avide de résultats rapides ! Que tu meures seul, ce n’est pas le plus important, mais tes soldats ? Tes chevaux ? C’est à toi de répondre de leurs vies, crois-tu pouvoir en assumer la responsabilité ?

« Si je n’étais pas allé vous sauver, vous, ces quelques centaines d’hommes, auriez tous été anéantis ! Si tu n’en as pas les capacités, ne prends pas le commandement de troupes. Ne cours pas dans tous les sens en entraînant tout le monde à sa mort ! Tu n’es même pas capable de bien commander un millier d’hommes. À partir de maintenant, contente-toi de t’occuper de toi-même ! »

Yan Ren ne donna donc pas une sévère leçon aux Turcs ; ce fut son propre père qui lui donna une sévère leçon.

Yan Cen lui retira son poste de commandant de mille hommes, et il devint un simple soldat, placé sous les ordres de Zong Yun, devant désormais obéir à ce dernier en toutes choses.

Zong Yun se retrouva dans une situation très embarrassante.

Peut-être parce qu’il avait causé, par sa propre faute, la mort de plusieurs centaines de ses hommes, Yan Ren devint très taciturne durant cette période et réfréna considérablement son tempérament. Chaque jour, il travaillait silencieusement aux champs, s’entraînait silencieusement, mangeait silencieusement et dormait silencieusement.

Mais l’ardeur d’un jeune homme ne pouvait jamais être complètement dissimulée. Après avoir participé à plusieurs batailles, il était toujours celui qui, au sein de sa formation, abattit le plus grand nombre de chefs turcs. Il recommença donc à être promu, passant progressivement de commandant de cent hommes à officier militaire, puis à général, jusqu’à être capable de commander plus de dix mille soldats.

Une fois devenu général, il eut davantage d’occasions de combattre aux côtés de Yan Cen et d’échanger avec lui. Ce ne fut qu’alors que Yan Cen commença peu à peu à être satisfait de lui.

Wuhai était une forteresse. Le terrain y était escarpé, facile à défendre et difficile à attaquer et les Turcs la surveillaient de près.

À l’automne de la neuvième année de Zhengzhi, l’armée de Zhenbei affronta de nouveau les Turcs à Wuhai. Comme les vivres militaires que Yan Cen avait demandés à la cour impériale n’étaient toujours pas arrivés au camp du train des équipages, les réserves se révélèrent insuffisantes au moment critique.

Yan Cen ordonna aux commandants de chaque camp : « Ne laissez surtout pas filtrer la nouvelle du manque de vivres militaires. Il faut absolument maintenir le moral de l’armée et veiller à ce que tout le monde mange à sa faim. Ce n’est pas difficile. Je vais immédiatement écrire aux principales préfectures et aux principaux districts des environs pour leur demander d’ouvrir leurs greniers afin de venir en aide à l’armée. J’enverrai également un mémorial à Qian’an par courrier express pour presser l’Empereur d’agir. Dès que les vivres de la cour arriveront, nous n’aurons plus rien à craindre. »

En entendant Yan Cen parler ainsi, tous estimèrent que la situation n’était pas si mauvaise, et Zong Yun se sentit lui aussi rassuré.

Lorsqu’une armée stationnée à la frontière manquait de vivres et de provisions, il était parfaitement naturel de réquisitionner des vivres auprès des différentes préfectures et districts de la frontière septentrionale. Si les autorités locales refusaient de transférer des vivres, compromettant ainsi les opérations militaires, il s’agissait d’un crime grave passible de la peine de mort.

Pourtant, les lettres envoyées par Yan Cen apportèrent la pire des réponses.

« Grand maréchal Yan, je suis véritablement désolé. Les récoltes de l’année dernière ont été mauvaises et la commanderie de Wuwei ne dispose pas de suffisamment de céréales. »

« Général Yan, une sécheresse a sévi l’année dernière. La préfecture de Xingqing n’a plus de vivres militaires disponibles. »

« Marquis, ce n’est pas que votre serviteur refuse de vous en donner, mais les greniers de Shangjun ne peuvent véritablement plus rien fournir. Veuillez vous adresser à d’autres endroits. »

« … »

Yan Cen était si furieux qu’il se mit à jeter des objets dans la tente militaire.

Lorsque tous les endroits se révélèrent incapables de fournir des vivres, il était évident que c’était intentionnel. Tout le monde connaissait cette réalité, mais personne ne parvenait pour l’instant à trouver une solution.

Les commanderies et districts environnants ne transféraient aucun grain, la cour impériale n’en envoyait pas non plus et l’armée turque se rapprochait progressivement. Les soldats commencèrent à ne plus manger à leur faim et finirent par comprendre que la logistique avait rencontré un problème. Toute l’armée de Zhenbei commença alors à être plongée dans le désespoir.

Et précisément à ce moment critique, les soldats turcs semblèrent bénéficier de l’aide du Ciel : ils occupèrent soudainement les hauteurs et déferlèrent en masse, donnant clairement l’impression qu’une bataille sans précédent allait éclater avec l’armée de Zhenbei.

Yan Cen serra fermement sa ceinture et s’écria avec colère : « Nos soldats n’ont pas assez à manger, nos chevaux non plus. Mais qu’est-ce que la cour impériale est donc en train de faire ?! »

Certains affichèrent une expression accablée, tandis que d’autres avaient déjà les larmes aux yeux.

À cet instant, Yan Ren s’agenouilla à demi devant Yan Cen et dit : « Je vous prie, Grand Maréchal, de me permettre de prendre mille gardes personnels et de descendre vers le sud. Je vais me rendre dès aujourd’hui à la préfecture de Xingqing pour réclamer des vivres. S’ils sont incapables d’en fournir, je trancherai la tête du préfet. »

La tente militaire plongea dans le silence.

Après un long moment, Yan Cen acquiesça. « Très bien. »

Avant son départ, Zong Yun accompagna Yan Ren pour voir une dernière fois Yan Cen. Il entendit Yan Ren dire à ce dernier : « Vous êtes le pilier de l’armée de Zhenbei. Si vous devez affronter les Turcs, veillez absolument à votre propre sécurité et ne vous laissez pas blesser. »

Yan Cen éclata de rire, lui tapota l’épaule et dit : « Garçon, te souviens-tu de ce que je t’ai dit ? Ton père s’est battu contre les Turcs toute sa vie. Je les connais mieux que quiconque. S’ils veulent me tuer, ils devront encore attendre quelques dizaines d’années ! Tu ferais mieux de t’inquiéter pour toi-même ! »

Yan Ren renifla, visiblement peu convaincu, et dit : « Pas besoin d’attendre quelques dizaines d’années. Dans quelques années, prenez tranquillement votre retraite et laissez-moi aller trancher la tête des chefs turcs à votre place. »

Yan Cen ricana. « Quelle arrogance ! Tu as tant de violence en toi que tu ne fais que parler de trancher la tête de celui-ci ou de celui-là. Prends garde : lorsque tu reviendras à Qian’an, ta chère demoiselle pourrait bien ne plus vouloir de toi. »

Yan Ren : « … »

Yan Cen réfléchit un instant, puis ajouta : « Je ne suis pas fait pour prendre ma retraite. Autant continuer à aller au combat. Même si je dois mourir, je veux mourir sur le champ de bataille. Cependant, le moment venu, je devrai compter sur toi pour ramener mes ossements à Qian’an et les enterrer dans ma terre natale ! »

Yan Ren estima probablement que de telles paroles étaient encore prématurées et ne répondit donc pas.

Il partit avec ses mille gardes personnels.

Après son départ, l’armée de Zhenbei livra effectivement une grande bataille contre les Turcs.

En seulement trois jours, Yan Ren réussit à placer son sabre contre la gorge du préfet de Xingqing et le força à ouvrir les greniers, faisant transporter jusqu’à Wuhai, chariot après chariot, les abondantes réserves de céréales et de fourrage.

Cependant, en chemin, un cavalier éclaireur vint annoncer que Wuhai était tombée et que Yan Cen était mort.

Zong Yun n’était pas à ses côtés et ne sut donc pas quelle expression avait eu Yan Ren lorsqu’il avait appris la nouvelle.

Il entendit seulement dire que Yan Ren était devenu comme fou et que, sans tenir compte des tentatives de tous pour l’en empêcher, il avait enfourché son cheval et foncé droit vers le campement turc, disant qu’il voulait se venger.

Tout le monde le poursuivit pendant longtemps avant de parvenir peu à peu à le rattraper. Yan Ren tremblait de tout son corps, tandis que Renjian Feng, sous lui, semblait avoir perçu les émotions de son maître et tournait nerveusement sur place, agité.

Yan Ren finit par dire : « Vous pouvez tous rentrer. Je vais marcher un peu seul. »

Craignant qu’il ne lui arrive quelque chose, Zong Yun le suivit de loin.

Le campement militaire turc se trouvait juste devant eux. Yan Ren gagna une petite montagne dissimulée. Sous le ciel nocturne, noir comme de l’encre au sommet de la montagne, il contempla au loin le campement turc qui s’étendait devant lui, ses feux de camp se prolongeant à perte de vue et resta ainsi à le regarder pendant deux heures entières.

Puis il baissa la tête et tapota celle de Renjian Feng. Il se retourna et redescendit de la montagne, ses sanglots étouffés au fond de sa gorge se dissimulant sous le sifflement du vent et le bruissement des feuilles.

Le corps de Yan Cen fut ramené du champ de bataille par les soldats qui l’entouraient, au péril de leur vie.

L’hiver arriva dans les régions septentrionales. Yan Ren aida à essuyer le corps de Yan Cen, mais ce corps était depuis longtemps devenu dur comme une pierre, froid et blême.

Les soldats emportèrent la dépouille de Yan Cen vers Qian’an, tandis que Yan Ren choisit de rester à la frontière septentrionale.

Les rivières gelèrent, la neige tomba sans discontinuer et les terres agricoles militaires de Wuhai avaient déjà été perdues. Les vivres et le fourrage rapportés de la préfecture de Xingqing diminuaient jour après jour et les soldats furent de nouveau confrontés au problème de ne pas pouvoir manger à leur faim. Yan Ren continua d’adresser des mémoriaux à la cour impériale pour demander qu’on leur envoie des vivres. Lettre après lettre, ces demandes répétées étaient confiées aux cavaliers éclaireurs, qui descendaient vers le sud en direction de Qian’an, foulant l’épaisse couche de neige.

En attendant, Yan Ren emmena les soldats dans les montagnes pour couper de l’herbe et arracher des plaques de terre. Ils faisaient fondre la neige accumulée en la faisant bouillir. Les gants furent déchirés par les branches et ne purent plus les protéger du froid; leurs deux mains se couvrirent alors de longues gerçures sanglantes, laissant suinter un sang d’une violence saisissante. Yan Ren plaisantait même avec Zong Yun en disant que le sang était chaud et pouvait servir à apaiser la faim.

Il n’y eut vraiment plus d’autre solution : Yan Ren ordonna de prendre leur mal en patience et d’abattre plusieurs chevaux de guerre pour faire cuire leur viande.

La viande de cheval était aigre et, en vérité, peu appétissante. Mais les soldats avaient au moins pu manger de la viande et ce ne fut qu’alors que leurs visages retrouvèrent tant bien que mal quelques couleurs et que leur moral se redressa enfin considérablement.

Un éclaireur chargé de rapporter les nouvelles revint de Qian’an et apporta deux informations.

« Les vivres de la cour impériale ont été affectés dès le mois d’août, mais, pour une raison inconnue, leur acheminement a été extrêmement lent. À présent, ils sont enfin presque arrivés. Ils devraient pouvoir être remis au camp du train des équipages dans deux ou trois jours environ. »

Yan Ren avala une gorgée de soupe chaude et ricana froidement : « À quoi cela sert-il qu’ils arrivent seulement maintenant ? »

La soupe dans la marmite bouillonnait en faisant glouglou. Les quelques personnes assises autour du feu ne disaient pas un mot et étaient loin de pouvoir se réjouir.

Zong Yun tenta tant bien que mal de voir le bon côté des choses : « C’est tout de même une nouvelle dont on peut se réjouir. Au moins, tout le monde n’aura plus besoin de manger de l’écorce. »

Yan Ren demanda : « Quelles autres nouvelles y a-t-il de Qian’an ? »

L’éclaireur répondit : « … Votre Majesté est décédée et le nouvel empereur est monté sur le trône. »

Tous relevèrent la tête avec stupeur.

Zong Yun demanda : « Quel nouvel empereur ? Son Altesse le prince héritier ? »

« C’est… c’est le Neuvième Prince. »

Le bâton de bois que Yan Ren plantait dans le sol s’immobilisa. Il fixa la soupe dans son bol, plongé dans ses pensées, et son regard devint progressivement vide.

Zong Yun trouva cela inconcevable. L’Empereur était mort, et voilà que Son Altesse le Neuvième Prince avait pu accéder au trône. Il semblait donc que la ville de Qian’an avait elle aussi connu de grands bouleversements.

Mais les quelques personnes présentes dans la tente se turent toutes à l’unisson. Elles ne semblaient même plus avoir la force de discuter de ce qui avait pu se produire à la cour impériale et se contentèrent de maudire intérieurement les changements survenus à Qian’an.

Cinq jours plus tard, le camp du train des équipages remit les vivres envoyés par la cour impériale aux troupes de première ligne. Yan Ren ouvrit les chargements et découvrit que, dans chaque chariot, le fourrage était constitué d’herbe humide et pourrie, tandis que chaque chariot de céréales contenait un mélange de vieux grains moisis. En réalité, seule la moitié était encore propre à la consommation.

Les hommes du camp du train des équipages furent stupéfaits et perplexes, tandis que les commandants de première ligne entrèrent dans une violente colère.

Yan Ren ne dit rien. Il ordonna immédiatement de trier le millet encore parfaitement intact, de le distribuer et de le faire cuire en bouillie. Le moral des troupes s’en trouva considérablement renforcé.

Cette nuit-là, le camp militaire sombra dans un profond sommeil. Zong Yun suivit Yan Ren hors de la tente. Ils gravirent la montagne en foulant la neige accumulée et regardèrent vers le nord, contemplant les vastes terres noires et désertes ainsi que les quelques lumières qui scintillaient au loin.

Zong Yun marmonna : « Avec un temps pareil, comment les soldats turcs trouvent-ils encore la force de maintenir une défense aussi rigoureuse ? »

Il ignorait ce que Yan Ren avait en tête et se contentait de le suivre en silence.

Après avoir laissé le vent souffler sur lui pendant un long moment, Yan Ren finit par dire : « Zong Yun, j’avais juré auparavant que, même si je devais mourir de faim, je ne mangerais absolument jamais rien appartenant aux Turcs. »

Zong Yun se souvenait qu’il avait réellement prononcé ces paroles.

Yan Ren poursuivit : « Mais un grand homme doit savoir s’incliner comme se redresser (NT : idiome signifiant qu’un homme accompli sait céder temporairement lorsqu’il le faut et se relever lorsque les circonstances le permettent). Aujourd’hui, nous ne pouvons même pas remplir nos ventres ; où trouver encore le temps de nous soucier de cette chose qu’est l’honneur ? De plus, les Turcs ont occupé nos terres agricoles militaires de Wuhai, qui nous appartenaient à l’origine. Alors, puisque nous mangeons maintenant un peu de leurs provisions, on peut dire que chacun rend à l’autre ce qu’il lui doit. »

Zong Yun sembla comprendre ce qu’il avait l’intention de faire.

Yan Ren se tourna vers lui et lui dit : « Demain, à la tombée de la nuit, suis-moi. Nous allons voler leurs greniers. Tu en es ? »

« J’en suis ! » Zong Yun hocha vivement la tête.

Après avoir soigneusement préparé leur plan, Yan Ren ne prit qu’une centaine d’hommes avec lui et réussit à contourner les troupes turques pour atteindre leurs greniers situés à l’arrière. Ils y déclenchèrent un immense incendie, profitèrent de la confusion pour tuer les soldats turcs qui gardaient les greniers, puis transportèrent d’un seul coup la moitié de leurs vivres. Ils revinrent avec les chariots chargés à ras bord.

Ce fut la première fois en six mois que l’armée de Zhenbei put enfin relever la tête avec fierté.

Yan Ren fit manger aux soldats le riz des Turcs, leur fit cuire leur viande de mouton et, une fois rassasiés, leur fit reprendre leurs longues lances pour aller combattre les Turcs.

Après la mort de Yan Cen, il ne se comporta plus avec témérité et ne prit plus de décisions arbitrairement. Son tempérament devint progressivement plus posé. Pour chaque chose, il exigeait désormais des préparatifs détaillés et minutieux, examinant chaque détail et ne laissant de côté aucun point susceptible de provoquer une erreur ou un oubli. Sur le champ de bataille, bien qu’il suivît la plupart du temps rigoureusement les stratégies de commandement établies, dès que la situation différait quelque peu, il savait encore s’adapter aux circonstances et obtenir la victoire par la ruse et l’intelligence.

Les combats acharnés au péril de sa vie, où il se faisait entailler les bras et les jambes, étaient chose courante. Être encerclé pendant sept jours et sept nuits au cours d’une grande bataille, puis réussir finalement à percer l’encerclement, était également chose courante.

Et ce n’étaient pas seulement les soldats des rangs inférieurs de l’armée qui le remarquaient. Même Zong Yun, qui restait jour et nuit aux côtés de Yan Ren, pouvait nettement sentir son changement.

Il était devenu plus mûr, plus posé. Il ne parlait plus autant qu’autrefois et n’avait plus non plus l’insouciance d’autrefois.

Un nouvel automne arriva. Au fil d’une victoire éclatante après l’autre, l’armée de Zhenbei repoussa les troupes turques. Il ne restait plus qu’une dernière étape : s’ils parvenaient à contraindre les Turcs à se retirer au nord du mont Yinshan, l’armée de Zhenbei pourrait accomplir l’exploit le plus glorieux depuis la fondation de Dasheng.

À cet instant, une nouvelle arriva de Qian’an : Tang Ruochu était morte des suites d’une maladie.

Zong Yun ne savait pas comment réconforter Yan Ren. Il avait l’impression que, quoi qu’il puisse dire pour le consoler, cela ne servirait à rien. Ce soir-là, à intervalles réguliers, il se rendit devant la tente où se trouvait Yan Ren pour jeter un coup d’œil. Il vit que la tente était restée éclairée toute la nuit et que son occupant semblait n’avoir pas dormi un seul instant.

Le lendemain, Zong Yun vit Yan Ren se préparer comme d’habitude à aller au combat, sa longue lance à la main, et en fut secrètement stupéfait.

Le visage de Yan Ren ne laissait paraître la moindre différence, il était impossible de deviner à quel point il avait souffert la nuit précédente.

Il se contenta de dire : « Je veux accélérer le plan et porter un dernier coup aux Turcs, afin de venger mon père. » Après une pause, il ajouta : « Ensuite, je retournerai à Qian’an pour me recueillir sur la tombe de ma mère. »

 

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Note de l’auteur :

Le soir où il apprit que Lu Ping était monté sur le trône, avant d’aller dormir, Zong Yun se rendit dans la tente de Yan Ren pour le chercher. Il le trouva en train de fixer d’un air absent une fleur d’azalée en bois de jonc qu’il tenait dans sa main. La fleur était grossièrement fabriquée et paraissait quelque peu ancienne, comme si elle était souvent sortie pour être manipulée.

Zong Yun estima que ce petit détail n’avait aucun rapport avec Lu Ping et ne lui en parla donc pas.

 

Traduction: Darkia1030

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