Au troisième jour où Lin Jie retrouvait les joies de son ancienne vie de professeur, tandis que Mu’en jouait le rôle de l’élève idéale, il finit par comprendre que ce n’était pas lui qui enseignait bien, mais que son élève était tout simplement trop intelligente.
À quel point ?
En l’espace de trois jours, Lin Jie l’avait vue passer d’une ignorance totale à une maîtrise presque complète de tous les caractères et mots courants en chinois et en anglais. Elle ne se contentait pas d’apprendre grâce à l’encyclopédie… Les nombreux dossiers que Lin Jie avait autrefois rassemblés pour étudier l’environnement culturel d’Azir étaient eux aussi devenus ses manuels d’apprentissage.
Il ignorait totalement comment elle parvenait à tirer des conclusions générales à partir d’un seul exemple. Après tout, il ne lui avait donné qu’une encyclopédie… C’était peut-être cela, le véritable génie.
En dehors de cela, sa vitesse d’apprentissage des différentes compétences était, au sens littéral, digne d’« une éponge absorbant l’eau ».
Dès la deuxième nuit après l’avoir recueillie, elle avait entièrement remonté le lit que Lin Jie avait assemblé lui-même : d’une couchette qui semblait tout droit sortie d’une tribu primitive, elle avait fait un véritable lit en bois parfaitement présentable.
Elle avait également repris, point par point, les vêtements de rechange de Lin Jie pour en faire une chemise féminine adaptée à sa silhouette… et confectionné quelques autres habits avec les chutes de tissu.
Elle avait nettoyé la librairie de fond en comble. Certes, à cause de son état vétuste, même propre elle conservait cette atmosphère sombre et mélancolique, mais elle paraissait malgré tout bien plus ordonnée qu’auparavant.
Cependant… lorsqu’elle arriva devant le rosier que cultivait Lin Jie, elle hésita. Elle fixa longuement la fleur avant d’avouer qu’elle n’était pas douée pour s’occuper des plantes.
À cette confession, Lin Jie ressentit une étrange impression de réalité. Il poussa presque un soupir de soulagement : cette enfant avait enfin quelque chose qu’elle ne savait pas faire…
Pour la première fois, il eut le sentiment qu’en tant que « parent », il possédait enfin un domaine où il excellait.
Il s’approcha alors de la rose qu’il avait élevée de ses propres mains, la tourna exprès de face pour la lui montrer et déclara avec modestie qu’il s’agissait de son chef-d’œuvre : une rose rouge élégante et magnifique, parfaitement conforme à son sens de l’esthétique.
Sans trop savoir pourquoi, Mu’en prit alors un air un peu perplexe. Elle regarda successivement Lin Jie puis la rose, avant de hocher la tête en disant qu’elle était très belle.
Il en conclut naturellement qu’elle exprimait son admiration. Oui, c’était ainsi qu’il l’avait interprété.
Mu’en apprit même, sans que personne ne le lui enseigne, près de trois cents recettes familiales différentes. Elle remplaça progressivement Lin Jie en cuisine et lui fit retrouver une sensation de foyer qu’il n’avait plus connue depuis longtemps.
La petite Mu’en devint ainsi, à elle seule, le véritable pilier de la maison.
Si Lin Jie n’avait pas été absolument certain qu’elle ne lui avait pas menti au début, il aurait presque cru qu’elle se jouait de lui… Cela dit, même si elle avait possédé toutes ces compétences dès le départ, cela aurait été tout aussi incroyable.
Il ne pouvait expliquer cela que par un seul mot : génie.
Heureusement, il avait déjà rencontré plusieurs génies au cours de sa vie ; un talent de cette ampleur restait donc encore dans les limites de ce qu’il pouvait accepter.
Car parfois, les génies défiaient réellement toute logique.
Lui-même, à vingt-quatre… ah non, avant sa transmigration, il n’avait que vingt et un ans : jeune doctorant prometteur, auteur de cinq ouvrages, de plusieurs dizaines d’articles universitaires, et avec de fortes chances de devenir maître de conférences associé dans les trois années suivantes, il incarnait lui aussi, aux yeux des autres, le modèle du prodige précoce.
Mais de son propre point de vue, il estimait simplement que sa mémoire et sa capacité de compréhension étaient bien supérieures à la moyenne, auxquelles s’ajoutaient l’influence de sa famille d’érudits et la chance d’avoir suivi un directeur de thèse exceptionnel.
Après avoir rencontré de véritables génies capables de bouleverser le bon sens et de faire douter les autres de leur propre existence, Lin Jie considérait sincèrement qu’il ne méritait pas vraiment le qualificatif d’« exceptionnel ».
Surtout que… on se moquait souvent de lui en disant qu’en sciences et en ingénierie, il avait les dix orifices ouverts, sauf un (NT : idiome, il était nul dans un domaine).
En réalité, il n’était évidemment pas aussi mauvais, mais lorsque les spécialistes des sciences exactes cherchaient à afficher leur supériorité dans leur propre discipline, Lin Jie ne prenait même plus la peine de protester.
Ainsi, le fait d’avoir ramassé par hasard un génie sans égal lui paraissait finalement tout à fait acceptable.
Le monde était vaste, et les possibilités infinies.
Avoir une assistante presque omnipotente n’était-il pas une excellente chose ?
Malheureusement, cette bonne humeur ne dura que quelques jours.
Le troisième jour après avoir recueilli Mu’en, lorsque Lin Jie ouvrit la librairie au matin, il découvrit soudain que toute la rue avait été bouclée par un cordon de sécurité.
‘Sous juridiction directe du District central…’
Il plissa les yeux en distinguant ces mots imprimés sur le ruban jaune.
Cela signifiait que les forces intervenant ici relevaient du Bureau suprême de la police, directement placé sous l’autorité du District central. En temps normal, ce corps d’élite, véritable « garde rapprochée » des dirigeants du District central, ne se déplaçait jamais à la légère.
La seule raison de leur présence ne pouvait donc être que le gigantesque incendie survenu quelques jours plus tôt.
Depuis trois jours, Lin Jie suivait presque quotidiennement les informations diffusées sur le vieux téléviseur du magasin voisin.
L’incendie n’avait pas éclaté très loin de chez lui, mais il était tout de même plus éloigné que la précédente explosion de gaz : environ un ou deux pâtés de maisons les séparaient.
Le nombre de victimes était certainement encore plus effroyable. Les causes exactes faisaient toujours l’objet d’une enquête, mais deux foyers avaient déjà été identifiés.
L’un se trouvait à plusieurs dizaines de kilomètres, dans un nœud du réseau d’égouts ; l’autre, selon les rumeurs, était une sorte de laboratoire expérimental situé dans le District central, et l’incendie semblait avoir été provoqué intentionnellement.
Qu’un tel événement se produise sous le nez même des autorités du District central expliquait aisément la colère des plus hauts dirigeants.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » Mu’en passa la tête sur le côté et se pencha discrètement pour regarder dehors.
Lin Jie posa aussitôt une main sur sa tête pour la repousser à l’intérieur et murmura : « Retourne derrière. Le District central a envoyé des gens enquêter sur l’incendie ; ils sont très probablement là pour retrouver les coupables. Tu as étudié la partie sur le Bureau suprême de la police dans les documents que je t’ai donnés ? »
Mu’en acquiesça.
En se retournant, Lin Jie referma la porte à moitié, puis regarda la jeune fille. « Si quelqu’un vient nous interroger, essaie de parler le moins possible. Et n’aie pas peur. »
Il serra doucement la main de son assistante et dit d’une voix rassurante : « Je m’occupe de tout. »
Mu’en hocha la tête, puis réfléchit un instant avant de dire : « Leur objectif principal ne devrait pas être de me retrouver. »
Lin Jie sourit légèrement. « Ce qui signifie qu’il existe tout de même une possibilité qu’ils soient venus pour toi. On dirait que l’élève Mu’en accepte enfin de me révéler quelques petites choses. »
Puis il ajouta : « Mais ton vrai problème, c’est surtout que tu n’existes officiellement nulle part. Tu ne veux pas qu’on t’emmène, n’est-ce pas ? »
Les blessures de Mu’en avaient récupéré aux trois quarts durant ces derniers jours. Cependant, les plaies à l’arrière de son cou et sur la moitié de son visage étaient encore profondes ; des bandages recouvraient donc une grande partie de ses traits.
À première vue, elle n’était rien de plus qu’une jeune employée de librairie blessée. Ces derniers jours, elle avait d’ailleurs appris à dissimuler les fluctuations de son éther.
Elle ignorait comment l’Union de la Vérité avait qualifié sa fuite, ou même si elle avait seulement découvert que l’être qui s’était échappé était un humain artificiel.
Mais même si les membres de l’Union de la Vérité venaient enquêter, leur véritable objectif serait probablement de retrouver la personne qui avait emporté trois précieux spécimens d’humains artificiels. Quant aux policiers du Bureau suprême présents aujourd’hui, leur mission principale consistait sans doute simplement à rassurer la population.
Cependant, Lin Jie avait raison : son plus gros problème n’appartenait pas au domaine du surnaturel, mais au fait qu’elle n’avait tout simplement aucune existence légale.
Ding-ling !
La clochette de la porte tinta.
Le bruit sec de bottes résonna sur le sol, puis trois policiers vêtus d’un uniforme noir à double boutonnage entrèrent dans la librairie.
Celui qui les précédait paraissait avoir une vingtaine d’années. Il avait un visage jeune, un nez aquilin, des cheveux châtains et des yeux bleus. Après avoir rapidement balayé la pièce du regard, il se tourna vers Lin Jie, derrière le comptoir.
« Bureau suprême de la police. Nous menons une enquête. Avez-vous vu récemment des individus suspects… ? »
Traduction: Darkia1030
Check: Black_Orchid
Créez votre propre site internet avec Webador