Le cultivateur, qui se trouvait au stade avancé du neuvième niveau, trouvait la situation à la fois amusante et exaspérante.
Il voyait bien que ce Xie Yi faisait de son mieux pour paraître courtois et poli, mais son regard demeurait calme, indifférent et désintéressé. D’après ce qu’il avait entendu, lorsque le jeune homme ne s’intéressait pas à quelqu’un, il était absolument incapable de feindre le contraire.
Il faisait pourtant de gros efforts.
Sa politesse était feinte, mais le fait que ce garçon, qui se souciait comme d’une guigne de la personne en face de lui, prît malgré tout la peine de se montrer poli témoignait déjà de son désir sincère de conclure un marché avec lui.
Tang Jiu accordait une très grande importance à la courtoisie et au respect. S’il insistait pour qu’on l’appelle par son prénom ou « Maître », c’était uniquement parce qu’il n’était pas un Maître au sens propre du terme. Beaucoup de disciples plus jeunes le détestaient pour cela, mais ils finissaient toujours par s’incliner. S’ils voulaient lui acheter quelque chose ou emprunter sa forge, ils devaient passer par lui.
Le garnement qui se tenait devant lui était venu lui demander de lui faire passer une épreuve.
Il lui avait expliqué très directement ce qu’il voulait et, après une pause de cinq secondes, avait ajouté qu’il paierait cette aide en lui fournissant ce que le forgeron souhaitait.
« Qu’avais-tu l’intention de m’offrir ? » demanda Tang Jiu, curieux.
« Arg… » commença Xie Yi.
Tang Jiu haussa les sourcils.
Xie Yi changea le mot qu’il s’apprêtait à prononcer. « …rrt… »
Ses sourcils s’abaissèrent de nouveau.
« …téfacts ? » termina-t-il.
Tang Jiu hocha la tête avec satisfaction. L’argent ne l’intéressait pas ; il préférait les choses plus utiles.
« Donc, je vais chercher les matériaux dont tu as besoin et, en échange, tu me fais passer une épreuve afin que je puisse prouver à mon maître que je suis capable d’utiliser une forge », répéta Xie Yi sur un ton affirmatif.
Le forgeron leva les yeux au ciel. « Tu présentes les choses comme si c’était simple. Tu peux combattre des disciples d’un rang supérieur au tien, n’est-ce pas ? Comment te débrouilles-tu contre les bêtes ? »
« Facilement », répondit honnêtement Xie Yi, sans se soucier de donner l’impression de se vanter. « Tout dépend du nombre d’adversaires à affronter en même temps, bien sûr, mais je suis très doué. »
« Voyons si tu as le droit de prétendre cela. Je veux le noyau et les globes oculaires d’un Serpent des brumes. »
Xie Yi fronça les sourcils et tenta de se rappeler à quoi ressemblait cette bête.
Une créature qui utilisait le poison et attaquait comme un assassin, toujours dissimulée, chassant en silence. À l’âge adulte, les Serpents des brumes chassaient généralement seuls, mais les plus jeunes se rassemblaient souvent en groupes plus importants et particulièrement difficiles à gérer. Dans ces groupes, la moitié restait cachée tandis que l’autre moitié servait de diversion. C’était pourquoi on recommandait toujours de ne chasser que les Serpents des brumes adultes et de fuir lorsqu’on en rencontrait un jeune.
S’il voulait en combattre un, il devrait employer des méthodes peu orthodoxes.
Xie Yi se sentit exalté : voilà un adversaire parfaitement à son goût !
« Je te rapporterai ça », accepta-t-il en levant la main.
Tang Jiu la saisit et la serra une fois dans sa poigne puissante. « Ravi de conclure un marché avec toi. »
Xie Yi n’hésita pas à se précipiter vers le bâtiment principal et à gravir les escaliers. Après avoir frappé sèchement à la porte, il fit irruption dans la pièce sans la moindre délicatesse.
« Maître An ? » appela-t-il en ne voyant personne.
Un bruissement provenait de l’arrière-salle. Il s’en approcha.
Comme d’habitude, Maître An s’était retirée dans son coin jusqu’à ce que quelqu’un vienne la déranger.
Xie Yi la regarda se dégager péniblement de la montagne de couvertures qu’elle accumulait en hiver, puis ranger son livre.
Elle lui adressa un sourire désabusé et lissa grossièrement ses vêtements avant de se hâter vers son véritable lieu de travail, à la table.
« Je dois sortir chasser une bête », annonça directement Xie Yi en suivant la vieille femme.
Elle n’avait pas beaucoup de rides, mais ses cheveux étaient devenus blancs et ses yeux, autrefois bleus, avaient perdu leur éclat pour prendre une teinte grise.
Elle remonta ses lunettes et parcourut les notes inscrites dans le registre.
Connaissant déjà la procédure, Xie Yi s’approcha et la laissa appliquer un petit instrument contre son bracelet. Ses informations apparurent en lettres lumineuses.
« Ah, c’est vrai, tu viens justement de rentrer d’une mission de chasse, n’est-ce pas ? Tu ne veux pas te reposer un peu ? » demanda-t-elle en fronçant les sourcils. « Partir chasser lorsque tu es épuisé est dangereux. »
« Aucun problème », répondit Xie Yi, déclinant sa sollicitude. « Je vais encore m’absenter quelques jours. Je cherche une bête bien précise. »
« Laquelle ? »
« Un Serpent des brumes. »
Elle fronça légèrement les sourcils, qui se plissèrent davantage. « Ils vivent dans la vallée. Ce n’est pas vraiment un endroit pour… »
Elle s’interrompit en remarquant l’expression indifférente de Xie Yi et soupira. « Enfin, tu as déjà chassé dans des régions semblables. Mais n’oublie pas que cette bête est un peu particulière. »
Elle examina ses missions récentes d’un regard complexe, puis sortit une petite plaquette de bois. Celle-ci brilla brièvement lorsqu’elle y insuffla son énergie spirituelle, avant qu’elle ne la pose contre le bracelet de Xie Yi pour l’associer à lui.
Il la prit et la rangea dans sa besace. S’il mourait au cours d’une mission, la plaquette correspondante, conservée ici, se briserait également. En dehors de cela, elle servait essentiellement à prouver qu’il avait l’autorisation de quitter la secte.
Il s’inclina brièvement et se dirigea vers la porte lorsqu’il entendit la voix de la vieille femme.
« Xie Yi », l’appela-t-elle avec hésitation.
Il s’arrêta et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle pinçait les lèvres. Elle ouvrit manifestement la bouche pour dire quelque chose, mais finit par secouer la tête à la place. « Ce n’est rien. Prends soin de toi. »
« Je le ferai », acquiesça distraitement Xie Yi avant de partir.
Après avoir informé Xu Yan, il alla convaincre Mingtian de ne pas l’accompagner.
« Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas venir avec toi », gronda le chiot. « Seuls les idiots refusent une mesure de sécurité. Si je n’ai pas besoin d’intervenir, tant mieux ! Mais ne penses-tu pas que je devrais être là ? »
« Non », refusa fermement Xie Yi. « J’irai seul. »
« Donne-moi une bonne raison. »
« Puisque je vais sortir de toute façon, je pourrai peut-être attraper un rat. Plus il y aura de monde autour, moins j’aurai de chances de l’attraper. »
Les petites dents blanches de Mingtian apparurent. « Xiao Yi, tu… »
Xie Yi eut un sourire en coin. C’était involontaire, mais il ne fit aucun effort pour rabattre ses lèvres. Elles remontaient suffisamment haut pour que ses yeux prennent la forme de croissants étroits.
« Je veux qu’il sorte de sa cachette », chantonna Xie Yi, sa voix trahissant une excitation frémissante. « Je veux qu’il me donne une raison de le chasser. Il m’exaspère, MingMing. Je veux le réduire en miettes. »
Son expression inhabituelle s’adoucit. Xie Yi déplia les doigts qu’il avait crispés en poings serrés.
« Mais je ne le ferai pas. Du moins, pas comme j’en ai envie. Shi Yue dit toujours qu’il est acceptable de riposter, mais qu’il faut rester dans des limites raisonnables. Pour l’instant, je veux lui donner une leçon. Je ne peux pas compter sur toi pour ça. Si je suis incapable de me maîtriser face à lui, ce sera impossible avec ces maudits vieillards. »
Il sourit tristement et caressa le pelage hérissé de Mingtian. « Je suis peut-être en train de faire une erreur, mais… »
« Non. Je suis désolé. Tu as raison », l’interrompit la bête.
De sa langue rugueuse, il lécha la paume qui se trouvait devant lui.
« C’est une mauvaise idée de vouloir te protéger en permanence. Si tu ne peux pas faire tes propres erreurs, tu ne peux pas apprendre à les gérer. Et si je t’accompagne toujours simplement parce que j’ai peur que quelque chose tourne mal, tu ne pourras pas grandir. »
« Alors, tu me laisses partir ? »
« Mmh. Va voir comment les choses se passent. Peut-être que tout se déroulera parfaitement bien. Et si ce n’est pas le cas, tu nous as toujours, Shi Yue et moi. »
« Mh-hm », fredonna Xie Yi. « Je sais. »
Il s’appuya sur ses bras, plongé dans ses pensées. Mingtian remuait sa queue de scorpion, ressemblant à s’y méprendre à un chiot inoffensif.
« Je suis vraiment assoiffé de sang, n’est-ce pas ? » remarqua Xie Yi, le regard légèrement absent.
« Oh, Xiao Yi », soupira Mingtian. « Ne le sommes-nous pas tous, au fond ? »
« … ? »
« Je te le dis, la plupart des gens aimeraient fracasser le crâne de quelqu’un. Vouloir se débarrasser de ce qui nous exaspère est une réaction courante. Tant que tu ne passes pas réellement à l’acte, cela ne regarde personne. Alors, vas-y, démolis-le autant que tu veux dans ta tête. Mais pas dans la réalité. Pas encore. »
« Même Xue Hua ? » demanda Xie Yi en haussant les sourcils. Il n’arrivait pas à imaginer l’oiseau vouloir tuer quelqu’un pour des raisons aussi stupides.
Mingtian éclata d’un rire de loup, offrant un spectacle plutôt comique.
« Lui ? Je vais te raconter quelque chose. Quand nous étions plus jeunes, il y avait une bête dans les environs qui croyait que tout le monde devait se prosterner devant elle. Elle s’était entichée de Xue Hua et, à ses yeux, cela signifiait que Xue Hua devait lui être docilement donné en mariage. »
Sa tête hochait de haut en bas, comme s’il riait silencieusement pour lui-même.
« Un jour, ce type a essayé de plaquer Xue Hua au sol —… enfin, je veux dire qu’il a tenté de le forcer à coucher avec lui. Le lendemain, il a quitté le village. Il s’est avéré que Xue Hua avait réagi en s’assurant qu’il n’aurait plus jamais envie de s’imposer à qui que ce soit. »
Les rouages de l’esprit de Xie Yi tournèrent un moment tandis qu’il passait en revue ce qu’il savait de ce genre de choses et les moyens rapides de faire perdre à un homme tout intérêt, sans qu’il ait besoin d’être drogué comme lui-même l’avait été.
Une idée lui traversa l’esprit, qui s’accordait parfaitement avec l’expression ravie de Mingtian. Il grimaça. Il ne pouvait certes pas comprendre la douleur émotionnelle que cela impliquait, mais il savait parfaitement qu’il s’agissait d’une zone extrêmement sensible.
« C’est… une manière de riposter assez… intéressante. »
« Et parfaitement appropriée. Si quelqu’un essaie de s’imposer à toi, Xiao Yi, n’hésite surtout pas à lui écraser les couilles. Les salauds ne méritent rien d’autre. Et si c’est une femme… Hmmm, il faut que j’y réfléchisse. »
« Écraser les couilles. Compris », acquiesça docilement Xie Yi.
Traduction: Darkia1030
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