Panguan - Chapitre 102 - Retour

 

Le Ciel ne lui accorda pas de date de retour.

 

À la pensée de tout cela, la colère de Wen Shi atteignit son paroxysme. Un vent furieux se leva du sol, tandis que le givre se répandait vers l’extérieur, balayant violemment les environs le long des fils de marionnette qui tremblaient sans relâche.

En un instant, Zhang Dai se retrouva couvert de plaies sanglantes. « Aahhh ! »

Il ne semblait plus rester au monde que le vent déchaîné et les deux hommes.

« Qu’as-tu fait ? » demanda Wen Shi d’une voix sévère, si froide qu’elle semblait avoir été trempée dans la neige.

Une douleur atroce s’empara de Zhang Dai et lui fit perdre la raison. Il poussa des cris déchirants, haleta plusieurs fois, puis finit par relever la tête vers Wen Shi. « Toi ! »

Une haine profonde brillait encore dans ses yeux. De toute évidence, il était toujours prisonnier de son propre monde, au point de n’avoir absolument pas entendu la question de Wen Shi, ni compris la fureur qui l’animait à cet instant.

C’était précisément cette incompréhension qui mettait le plus les nerfs à vif.

Les fils de marionnette qui entouraient Zhang Dai se resserrèrent brusquement, lui lacérant la peau jusqu’à la chair. Sous l’effet de cette douleur soudaine et de l’étouffement, ses globes oculaires rougirent et saillirent.

Wen Shi fit glisser ses doigts le long des fils vers l’avant, puis tira violemment dessus. Zhang Dai fut brutalement ramené devant lui, contraint de rejeter la tête en arrière, le cou tendu.

« Je t’ai demandé… » Les doigts de Wen Shi se crispèrent si fort que ses articulations devinrent d’une blancheur exsangue, semblable à celle de ses lèvres à cet instant. « Comment as-tu purifié les marques du châtiment céleste ?! »

Zhang Dai tenta de se débattre, mais il était si fermement maîtrisé qu’il ne pouvait pas bouger. L’asphyxie lui fit révulser les yeux, tandis que ses paupières tremblaient à toute vitesse…

C’était une vision trop pitoyable, trop laide. Il finit donc par fermer les yeux.

Comment avait-il purifié le châtiment céleste ?

Zhang Dai était incapable de parler. Seules ses lèvres violacées remuèrent légèrement. Il semblait réfléchir avec difficulté, comme s’il avait déjà oublié.

L’expression de Wen Shi devint plus terrible que jamais et cette folie glaciale qui brillait dans ses yeux atteignit elle aussi son paroxysme.

Ses articulations craquèrent sous la pression de ses poings. Il tira de toutes ses forces sur l’ensemble des fils de marionnette…

« Kh… »

La toux violente de Zhang Dai lui fut arrachée du fond de la gorge, mêlée à des expectorations sanguinolentes. On aurait dit que ses organes internes avaient été broyés et réduits en bouillie, avant de refluer par sa bouche. Affolé, il agrippa deux fois les fils de marionnette, puis se mit soudain à rire.

« Je… je m’en souviens » lâcha-t-il d’une voix rauque, les lèvres toujours étirées en un sourire.

Comment avait-il purifié les marques du châtiment céleste…

Il avait simplement essuyé un échec dans ce vallon montagneux. Plus il y repensait, plus il éprouvait de ressentiment et plus la peur le gagnait.

Les effets du châtiment céleste sur lui étaient trop évidents.

Quoi qu’il entreprît, le résultat était toujours le pire qui soit, comme s’il était victime d’une malédiction.

Il était fréquemment en proie à des cauchemars. Il lui semblait que, dès qu’il fermait les yeux, d’innombrables victimes de ses rancunes allaient ramper jusque dans sa maison, puis sur son lit, pour le dévorer morceau par morceau.

Il était anxieux, irritable, d’humeur changeante et insatiable dans ses désirs. Tout ce qu’il y avait de plus négatif et de plus sombre en lui était amplifié à l’infini, comme si son corps abritait une multitude de démons qui se débattaient pour briser leur enveloppe et en sortir.

Mais ce n’était pas là le plus effrayant. Ce qu’il supportait le moins, c’était… qu’il ne parvenait plus à défaire les cages.

La cage de cette fois-là constituait l’un des souvenirs les plus terrifiants de toute sa vie. Il avait été semblable à un vortex à forme humaine, absorbant frénétiquement toutes les substances obscures qui l’entouraient. Les brumes noires, chargées de rancœur, de haine et de jalousie, se précipitaient vers lui en couvrant le ciel et la terre, avant de pénétrer dans son corps.

Au début, il s’en était réjoui. Après tout, tant qu’il parvenait à dissoudre et à assimiler les brumes noires absorbées, celles-ci pouvaient accroître sa puissance.

Mais dès l’instant suivant, il avait commencé à le regretter, car il n’était déjà plus capable de les supporter. Pourtant, les brumes noires continuaient de le prendre pour cible comme des folles, affluant sans discontinuer.

Elles se déchaînaient dans son corps, s’y heurtaient avec violence. Non seulement elles refusaient de se dissoudre et d’être assimilées, mais même celles qu’il avait réussi à assimiler au cours des dix dernières années commençaient à s’agiter de nouveau, comme si elles s’apprêtaient à se déchaîner à leur tour.

C’était la première fois qu’il éprouvait véritablement de la peur et un sentiment d’impuissance.

Un mot lui était venu à l’esprit : le contrecoup.

Son corps était rempli de spectres malveillants, ce n’était pas une chose que son niveau de cultivation et ses capacités pouvaient maîtriser.

Pire encore, plus il était puissant, plus il avait assimilé de choses et plus il en avait accumulé en lui, plus le contrecoup devenait effroyable.

Voilà ce qu’était le châtiment céleste.

Zhang Dai s’était toujours estimé chanceux que la cage dans laquelle il se trouvait ce jour-là n’était pas très grande et qu’il ne l’avait pas traversée seul. Un compagnon qui ignorait tout de la situation lui avait également prêté main-forte. Sans cela, il aurait peut-être vraiment péri dans cette cage, accomplissant ainsi la sentence du châtiment céleste : mourir misérablement, sans même avoir de lieu de sépulture.

L’homme qui lui avait prêté main-forte à ce moment décisif s’appelait Luo. Il venait de Yunfu et était lui aussi un disciple extérieur du mont Songyun. Un homme tout à fait ordinaire, inconnu de tous et sans la moindre renommée. Après avoir défait la cage, il ne réclama rien en échange. Il échangea simplement quelques mots avec Zhang Dai, puis s’en alla.

Cette branche de la famille Luo, si insignifiante qu’elle fût, aurait dû disparaître depuis longtemps si l’on ne considérait que sa puissance. Pourtant, mille ans plus tard, elle était devenue l’une des grandes familles de panguan, et elle le devait en grande partie au soutien de la famille Zhang.

C’est pourquoi, par la suite, les gens affirmèrent tous que Zhang Dai, l’ancêtre de la famille Zhang, était un homme d’une grande bonté, qui savait témoigner sa reconnaissance à ceux qui l’avaient aidé. Les membres de la famille Luo eux-mêmes le pensaient et ne manquaient jamais d’exprimer leur émotion à ce sujet.

Ce n’est qu’aujourd’hui qu’ils avaient enfin pu entrevoir une partie de la vérité sur ce qui s’était passé à l’époque.

Après avoir quitté cette cage, Zhang Dai avait disparu pendant plusieurs jours, sans laisser la moindre trace. Personne ne savait où il était allé ni ce qu’il avait fait.

Ce n’est qu’à cet instant, alors que Wen Shi le tenait à la gorge, qu’il parvint à arracher à sa gorge pleine de sang une phrase : « Je… je suis retourné dans ce vallon. »

Il s’y était rendu en secret une nouvelle fois et avait déployé des efforts considérables pour traverser les brumes chargées de miasmes et s’approcher du centre.

Comme il l’espérait, Chen Budao n’était pas là. Il n’y avait qu’une maison vide et un lac paisible.

Ce jour-là, le froid était mordant dans la montagne et une fine couche de glace recouvrait la surface du lac. Un oiseau aquatique se posa avec légèreté sur la glace, y faisant entendre un très léger craquement.

À première vue, le lac n’avait rien d’extraordinaire. Mais Zhang Dai savait que Chen Budao y avait disposé une formation.

Il ignorait de quelle formation il s’agissait exactement. Elle devait toutefois servir à favoriser la cultivation, à renforcer et à compléter les capacités spirituelles. Il était possible que son corps de demi-immortel provînt de là.

Il plongea donc au milieu du lac.

À cette saison, l’eau d’un lac de montagne aurait dû être glaciale, au point de pénétrer jusqu’aux os. Pourtant, lorsque Zhang Dai se remémorait parfois cette scène, il ne se souvenait jamais de la froideur de l’eau ni de la douleur de son corps. Il ne se rappelait que l’ivresse d’une joie démesurée, à ce moment-là…

La formation se mit brusquement en marche. Les brumes noires qui, dans la cage, s’étaient enroulées autour de lui, qu’il ne pouvait ni assimiler ni supporter, furent toutes purifiées et entraînées dans le lac avec les marques de son châtiment céleste.

Les brumes noires ressemblaient à un serpent gigantesque doté d’innombrables têtes et cous. Les marques du châtiment céleste formaient sur son corps des motifs dorés pâles, entrelacés en un réseau dense et d’une apparence terrifiante.

Dès qu’elles touchèrent le fond de la formation, elles devinrent folles et se ruèrent avec acharnement vers son centre.

Tout cela ne dura qu’un instant.

En un instant, l’eau du lac se transforma en une mer de brume d’un noir absolu. En un instant, les marques du châtiment céleste sur le corps de Zhang Dai s’atténuèrent de moitié.

À l’époque, Zhang Dai avait été fou de joie. Il aurait voulu arracherl es marques restantes de sa peau et les jeter directement dans le lac.

Mais, dès l’instant suivant, son expression changea.

Tant que le châtiment céleste était en lui, des centaines de fantômes semblaient chaque nuit lui dévorer le cœur, le tourmentant sans lui laisser de répit. À présent qu’il avait transféré ce châtiment dans le lac, comment aurait-il pu rester tranquille ?

Soudain, des myriades de fantômes se mirent à pousser des cris déchirants dans la formation. Les oiseaux de toute la montagne s’envolèrent, des centaines et des milliers d’entre eux, formant une masse sombre qui se dispersa en un instant.

Un oiseau aquatique qui se reposait au bord du lac venait à peine de battre des ailes qu’il fut enveloppé et submergé par les brumes noires. En un instant, son corps se dessécha et se flétrit.

Zhang Dai n’avait plus le temps de purifier les marques restantes du châtiment céleste. Il se hissa hors du lac en roulant et en rampant.

Le châtiment céleste continuait de tourbillonner sans relâche. Les brumes noires, semblables à des vagues gigantesques, jaillirent du vallon comme une marée déchaînée.

Zhang Dai dévala presque la montagne en roulant. Lorsqu’il parvint à se relever et se retourna, il vit le noir s’étendre à perte de vue sur les versants. Les marques dorées pâles qui flottaient dans les brumes se dispersaient dans toutes les directions, déferlant vers les chemins de montagne, les relais de poste, les villages et les portes des enceintes…

Dans tous ces lieux vivaient d’innombrables personnes, qui ne se doutaient absolument pas du désastre sur le point de s’abattre sur elles.

‘J’ai peut-être provoqué une catastrophe’ pensa Zhang Dai.

Mais les brumes noires le talonnaient. Il n’eut que le temps de jeter un bref regard vers ces lieux avant d’ouvrir une porte de formation et de s’enfuir pour sauver sa vie.

C’était à l’heure du Coq (17-19h), ce jour-là. Les brumes du crépuscule s’épaississaient et un moine, dans un temple de montagne dont il ignorait le nom, venait de frapper le gong pour la première fois.

À des milliers de li de là, Chen Budao était en train de défaire une grande cage.

Lorsque le son lointain de la cloche lui parvint, les apparences illusoires de la cage étaient sur le point de se dissiper. Il recueillit en lui tous les liens karmiques, innombrables, sans en laisser un seul.

Alors qu’il s’apprêtait à les assimiler, le Dapeng aux ailes dorées replia ses ailes et se posa devant lui. Il lui tendit un billet qu’il venait de recevoir en disant : « Les deux Zhao l’ont transmis. »

Chen Budao déplia le billet plié. Quelques traits seulement y avaient été tracés : une montagne, des arbres et deux petites taches d’encre reliées l’une à l’autre, l’une grande et l’autre petite.

Le vieux Mao tendit le cou pour regarder, mais n’y comprit rien. Il désigna les deux taches d’encre et demanda : « Quel rébus ces deux petites filles nous ont-elles encore préparé ? »

« Tu ne vois pas ? » Chen Budao replia le billet, un sourire aux lèvres. « Un bonhomme de neige est apparu dans un arbre. »

« Hein ? » Le vieux Mao cligna de ses petits yeux noirs et brillants, puis s’exclama aussitôt : « Ah ! »

Wen Shi était arrivé au mont Songyun.

« Alors, nous… ? » demanda le vieux Mao.

Chen Budao jeta un regard aux brumes noires qui s’enroulaient autour de ses doigts et répondit : « Une fois que j’aurai envoyé tout cela, nous retournerons à la montagne. »

Il envoya le billet qu’il venait de replier et laissa aux deux Zhao un message taquin : « Faites-le-moi préparer une théière. Gardez-le à l’œil toutes les deux. Après tout, il est fait de neige; veillez à ce qu’il ne fonde pas. »

L’endroit où ils se trouvaient était au sud, tandis que le mont Songyun se dressait au nord, à plus de trois mille li de distance.

Pour des gens ordinaires, même en voyageant en voiture et à cheval, le trajet aurait pris beaucoup de temps. Pour eux, en revanche, il ne représentait presque rien : il leur suffisait d’ouvrir une porte de formation. En partant à l’heure du Coq, ils pouvaient atteindre le sommet en trois quarts d’heure tout au plus, juste le temps de faire infuser une théière.

Ce n’était qu’un instant des plus ordinaires, comme il en avait connu des dizaines d’années durant. Pourtant, la paupière du vieux Mao se mit soudain à tressauter et une angoisse inexplicable lui serra le cœur.

Il entendit la cloche d’une montagne lointaine sonner une deuxième fois : « Dong ! » Il allait prendre la parole lorsqu’il vit la clochette de jade blanc suspendue à la taille de Chen Budao s’entrechoquer légèrement et résonner. Elle tremblait sans qu’aucun vent ne souffle.

Pendant un instant, le maître et sa marionnette restèrent tous deux stupéfaits.

Puis les plumes illusoires qui recouvraient le corps du vieux Mao se hérissèrent brusquement. Il savait que cette clochette de jade blanc était reliée à la formation du vallon et qu’elle ne sonnait jamais sans raison.

Si elle tintait, c’était qu’une catastrophe venait de se produire.

Il vit Chen Budao refermer les doigts sur la clochette de jade et fermer les yeux. En raison du lien qui unissait une marionnette à son maître, il fut témoin, en même temps que Chen Budao, de la scène qui se déroulait autour du vallon : les brumes noires y faisaient rage…

La guerre et le chaos régnaient partout, les lamentations des victimes s’élevaient de toutes parts.

Les êtres vivants ressemblaient à des branches desséchées dont on aurait aspiré toute la sève. Dès qu’ils étaient enveloppés par les brumes noires, leurs corps se ratatinaient et se flétrissaient, avant de s’effondrer au sol.

Les cris se mêlaient aux chants des coqs et aux aboiements des chiens. Des gens fuyaient dans toutes les directions. Au milieu d’un chemin entre les champs, un enfant dont on ignorait la famille resta planté là, désemparé, la bouche grande ouverte, hurlant de désespoir. Derrière lui, les brumes noires, pareilles à un tsunami, déferlèrent et n’étaient plus qu’à quelques pas.

Le vieux Mao en oublia même qu’il ne s’agissait que d’une vision illusoire qu’il contemplait à des milliers de li de distance. Ses ailes gigantesques se déployèrent instantanément, comme s’il voulait protéger ces gens de la catastrophe dévastatrice.

La scène était d’un réalisme saisissant.

Il lui semblait sentir l’ouragan soulever toutes les plumes de ses ailes. Les brumes noires, qui masquaient le ciel et le soleil, arrivaient droit sur lui. Les ailes gigantesques, noires comme l’encre et dorées comme l’or liquide, étaient sur le point de s’entrechoquer dans un fracas métallique…

Le vieux Mao plissa les yeux, mais le choc qu’il attendait ne vint pas.

Les brumes noires s’arrêtèrent net juste devant son nez. Les marques dorées pâles qui ondulaient à leur surface effleurèrent presque son visage, sans toutefois le toucher réellement.

Toutes ces scènes se reflétaient dans ses pupilles et s’étirèrent en un instant, comme si cent années s’étaient écoulées.

Il vit les brumes noires, devenues une calamité, se retirer soudain à une vitesse fulgurante, comme une vague gigantesque aspirée à rebours, retournant à leur point de départ.

L’origine de ces brumes noires était le vallon et le cœur de la formation se trouvait en Chen Budao lui-même.

Une catastrophe ne pouvait pas disparaître sans raison, pas plus qu’une formation ne pouvait s’inverser spontanément. Au moment décisif, Chen Budao avait rassemblé et ramené à lui tout ce qui s’était répandu dans toutes les directions.

C’était la méthode la plus rapide et aussi la seule possible dans les circonstances.

Car, en dehors de Chen Budao, il n’y avait personne ici capable de contenir un désastre d’une telle ampleur, aussi dévastateur qu’une vague gigantesque.

Aussi, au début, le vieux Mao se sentit-il soulagé, allant jusqu’à pousser un soupir de soulagement.

Chen Budao avait assimilé des centaines de milliers, voire des millions de liens karmiques. Ce qui venait de se produire n’en était qu’un parmi tant d’autres. Aussi difficile que cela fût, cela ne pouvait pas ébranler ses fondations.

Mais, l’instant suivant, il se figea.

Il venait de comprendre ce qu’étaient ces marques dorées pâles qui ondulaient faiblement…

C’était le châtiment céleste…

La cloche du temple de montagne sonna pour la troisième fois. Dans l’infinité du temps, cela ne représentait qu’un instant.

En un instant, le ciel et la terre furent bouleversés.

Ils ne pourraient pas boire la théière que l’on faisait infuser sur la montagne Songyun.

*

À cette époque, Zhong Si conduisait son cheval vers les portes fortifiées d’une ville, à une centaine de li de là.

C’était le dernier mois de l’année. Partout, on célébrait des rites en l’honneur des cent divinités. Le couvre-feu avait été levé dans la ville et, dès l’ouverture du marché du Nouvel An, les rues s’étaient animées dans une joyeuse effervescence. De longues guirlandes de lanternes étaient suspendues dans toute la ville. Des masques rituels destinés aux cérémonies en l’honneur des dieux pendaient au sommet de hautes perches; ils ressemblaient, à environ un tiers près, à celui que Chen Budao portait lorsqu’il descendait de la montagne.

Lorsqu’il reçut le message de Bu Ning, il s’était arrêté devant un étal pour examiner quelques objets insolites. Les pièces d’échecs fabriquées dans une pierre particulière qu’il était en train de choisir étaient justement destinées à Bu Ning.

Mais, lorsqu’il déplia le billet orné de motifs dorés, les pièces d’échecs se renversèrent sur tout l’étal.

Il plaqua la longe de son cheval contre la poitrine du marchand, lança précipitamment : « Il est à vous » puis se détourna et gagna l’arrière du rempart. Sans même prendre le temps de quitter la ville, il ouvrit une porte de formation qui menait directement à l’endroit où se trouvait Chen Budao.

Lorsqu’il atterrit de l’autre côté, il fut incapable de prononcer un mot.

Il était arrivé sur le mont Songyun avant l’âge de cinq ans, puis l’avait quittée l’année de sa majorité. Il avait traversé un nombre incalculable de cages et envoyé sur leur chemin une multitude de personnes. Ce ne fut qu’en voyant son maître ce jour-là qu’il comprit à quel point les liens karmiques étaient nombreux en ce monde…

Ils étaient si nombreux que, rassemblés, ils s’étendaient à perte de vue; si nombreux qu’ils pouvaient transformer des milliers d’hectares de montagnes et de forêts en un enfer peuplé de démons, entraîner un immortel dans une terre impure et le faire passer du statut d’homme révéré de tous à celui d’être que chacun fuyait comme un serpent venimeux. Tout cela semblait pouvoir se produire en un seul instant.

Ils étaient si nombreux… que Zhong Si avait l’impression de n’avoir presque rien appris au cours des dix dernières années. Autrement, comment aurait-il pu épuiser toutes ses forces sans parvenir à diminuer ne serait-ce que d’un peu les liens karmiques qui pesaient sur son maître ?

Les messages ne pouvaient plus sortir de la montagne. Les papiers talismaniques se froissaient et se réduisaient en cendres dans les brumes noires avant même d’avoir pris forme, puis retombaient dans l’herbe sauvage, déjà desséchée et brûlée. Les pierres de formation de Bu Ning étaient également broyées en une fine poudre, emportée par le vent.

Zhong Si ne pouvait plus se soucier de rien.

Il ne savait pas qui était arrivé, qui était reparti, qui n’avait pas encore reçu la nouvelle ni qui avait rejoint la formation. Il se contenta d’essayer, presque mécaniquement, toutes les méthodes qu’il connaissait. Puis, au milieu de la boue, de la poussière et des brumes épaisses et humides, il tourna la tête.

Il dit quelques mots à quelqu’un et sembla même esquisser un sourire amer. À première vue, il paraissait aussi calme que d’habitude. Pourtant, même lui ignorait ce qu’il venait de dire.

Ce ne fut que bien longtemps après qu’il entendit la réponse rauque de Bu Ning, derrière lui.

Bu Ning murmura : « … Maître m’a enseigné une formation. »

Ces mots avaient été prononcés si doucement que Bu Ning n’avait peut-être même pas voulu les dire à voix haute. Mais Zhong Si les entendit. Même si tout ce qui s’était passé ce jour-là s’était depuis brouillé dans sa mémoire comme un rêve, il n’avait jamais oublié cette phrase.

Il fixa le visage livide de Bu Ning. « Quand te l’a-t-il enseignée ? De quelle formation s’agit-il ? »

Bu Ning répondit : « Avant mon départ de la montagne… une formation de scellement. »

C’était la dernière chose que Chen Budao lui avait enseignée. Elle était différente de toutes les formations qu’il lui avait apprises auparavant. Son cœur se trouvait dans la porte de la Mort, ne laissant presque aucune marge de manœuvre.

À l’époque, Bu Ning avait dit : « Maître, cette formation est trop impitoyable. Je crains de ne jamais avoir à l’utiliser de toute ma vie. »

Chen Budao lui avait répondu : « Ce serait une bonne chose. »

Mais, après un long silence, il avait de nouveau regardé Bu Ning et ajouté : « N’as-tu pas toujours aimé garder quelques cartes en réserve depuis ton enfance ? Considère donc celle-ci comme un cadeau de ma part. »

« Maître, n’avez-vous pas peur que je l’utilise au mauvais moment ? »

« Tu as un talent naturel et un esprit réceptif. Il te suffit d’un indice pour comprendre. Lorsque le moment viendra, tu sauras quoi faire. »

Son maître ne s’était pas trompé. Lorsque le moment était venu, il avait vraiment su quoi faire.

Mais il aurait préféré ne pas avoir cet esprit réceptif, ne pas savoir.

À cet instant, il s’était même demandé si Chen Budao, en décidant soudainement de lui enseigner cette formation juste avant son départ de la montagne, n’avait pas déjà pressenti ce qui allait arriver…

Autrefois, Zhong Si avait souvent l’habitude de s’accroupir sur le haut rocher devant la plateforme d’entraînement, agitant nonchalamment l’index, et de dire : « Tout le monde prétend que notre maître excelle dans les formations, les talismans et les arts des marionnettes, qu’il a atteint le sommet dans chacune de ces disciplines, mais que ses compétences en divination restent médiocres. Pourtant, je ne suis pas de cet avis… »

Il disait souvent que son maître avait peut-être un talent supérieur à celui de certains de ses shixiong, ces érudits plongés dans leurs livres. Peut-être avait-il prévu depuis longtemps trop de choses pour les compter, tenant tous les événements dans le creux de sa main. Ou peut-être était-il simplement trop paresseux pour faire des calculs, car les voies du monde étaient imprévisibles et la vie comme la mort dépendaient du Ciel.

Zhong Si lui-même appartenait à cette seconde catégorie. La phrase qu’il avait le plus souvent à la bouche était : « L’eau coule, le bateau avance; attendons de voir ce que l’avenir nous réserve, sans chercher à retenir ce qui doit partir. »

Pourtant, ce jour-là, lorsqu’il entendit le mot « scellement », il répondit : « Non. »

Les générations suivantes affirmèrent toutes que le vénérable ancêtre Zhong Si était peu attaché aux sentiments, qu’il avait peu de désirs et qu’il avait mené toute sa vie avec insouciance et liberté. Mais personne ne sut jamais combien de fois il avait dit « non » ce jour-là.

Personne ne sut non plus à quel point les yeux de cet homme, qui avait l’habitude de répondre à tout par un sourire en coin, étaient rougis lorsqu’il dut finalement apposer le premier talisman sur la grande formation de scellement.

En réalité, ni lui ni Zhuang Ye n’auraient dû épuiser leur nature spirituelle. Jusqu’au dernier instant, Chen Budao fit tout ce qui était en son pouvoir pour contenir tout ce qui pouvait encore l’être, même les lames glacées furent forcées de se courber vers l'intérieur.

S’ils avaient été si grièvement blessés, c’était parce qu’à la fin du scellement, alors que leurs pensées devenaient confuses, ils avaient instinctivement transformé leur action de suppression en une tentative de protection. Ils avaient ainsi assumé une partie des effets de la grande formation de scellement.

Peut-être était-ce à cause des brumes épaisses et de la mer de sang qui serpentait partout. Ils se souvenaient tous deux de cette journée comme d’un jour de vents sinistres et de pluies violentes, sous un ciel sombre et accablé, où le monde entier semblait plongé dans le gris et le noir.

Mais ce n’était pas la réalité.

Au tout dernier instant, avant que sa conscience ne s’obscurcisse, Chen Budao leva les yeux vers le ciel. Son regard était semblable à ceux qu’il avait lancés d’innombrables fois depuis le sommet du mont Songyun, appuyé contre l’encadrement de la porte.

Cette nuit-là, la lune avait la forme d’un crochet et les étoiles couvraient le firmament. C’était l’une de ces rares nuits où le ciel était parfaitement dégagé.

Chen Budao se souvenait rarement des dates, mais il se rappelait que ce jour-là était le premier jour du douzième mois lunaire.

Dans le monde des mortels, lorsque les foyers commençaient à suspendre des lanternes et à célébrer les dieux, l’agitation atteignait son comble. Mais ce n’était pas pour cette raison qu’il se souvenait de cette date. Plus de vingt ans auparavant, le premier jour du douzième mois lunaire, il avait recueilli une personne au milieu d’une montagne de cadavres et d’une mer de sang.

Bien des années plus tard, cette personne lui avait dit : « Les gens au pied de la montagne parlent souvent de leur date de naissance. Un jour, quelqu’un m’a posé la question, et j’ai répondu que j’étais né le premier jour du douzième mois lunaire. »

Ces quelques mots, si simples, étaient soudain devenus une source d’inquiétude et d’attachement pour les années à venir.

En réalité, ce jour-là, même si Wen Shi n’était pas retourné au mont Songyun, Chen Budao avait déjà décidé d’aller le voir. Après tout, c’était son anniversaire, un jour qui ne revenait qu’une fois par an, dans une vie qui ne durait que quelques dizaines d’années. Comment aurait-il pu supporter de laisser cette personne passer ce jour-là seul ?

Il avait écrit un billet et lui avait promis qu’il reviendrait.

Mais hélas, le vent dans les pins et la lune claire s’étendaient sur trois mille li ; le Ciel ne lui accorda pas de date de retour.

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Note du traducteur :

Le dernière phrase poétique écrite par Mu Su li est devenue une citation célèbre parmi les lecteurs du roman (怎奈松风明月三千里,天不许归期。(Zěn nài sōng fēng míng yuè sān qiān lǐ, tiān bù xǔ guī qī. ).

Elle est très subtile, ce qui n’est pas très bien rendu dans la traduction française. Une simple distance - certes très grande pour un humain ordinaire mais dérisoire pour les panguan qui peuvent se déplacer via des portails de formation - est transformée en impossibilité absolue. Ce n’est pas le chemin du retour qui manque, c’est jusqu’à l’échéance du retour qui est refusée, rendant l’attente sans terme.

 

Traduction: Darkia1030

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