Cette révérence avait mille ans de retard, mais elle finit tout de même par avoir lieu.
Shen Qiao lui avait posé cette question, autrefois : « Y a-t-il quelque chose dont tu n’arrives pas à te détacher ? »
À l’époque, Wen Shi avait cru que ce qu’il ne parvenait pas à abandonner était sa nature spirituelle. Ce n’est que plus tard, en se remémorant certains fragments du passé, qu’il avait compris que ce à quoi il ne pouvait renoncer était l’endroit que sa nature spirituelle gardait en se transformant en cage.
À présent, il comprenait enfin : en réalité, il attendait qu’une certaine personne rentre chez lui.
Il avait préparé une théière de thé parfumé avec la neige fraîchement tombée cette année-là au sommet de la montagne. Il avait attendu le retour de Chen Budao, mais tout ce qu’il avait vu, c’était les deux Zhao se dessécher sous ses yeux, à son grand désarroi.
Celui qu’il attendait devait lui dire : « Je viens réclamer du thé. » Pourtant, ce qu’il avait fini par entendre, c’était cette phrase prononcée sous le brouillard de sang qui emplissait le ciel au-dessus de la grande formation de scellement : « Wen Shi, ne te retourne pas. »
Avant ce jour-là, le premier jour du douzième mois lunaire était son anniversaire.
Après ce jour-là, la vie et la mort tombèrent le même jour.
Tout, absolument tout, était dû à cet homme qui se tenait devant lui. Ce déchet aurait dû subir toutes les conséquences de ses propres méfaits; même mourir mille fois n’aurait pas suffi à expier ses crimes ! Pourtant, il avait vécu tranquillement pendant mille ans.
Pourquoi ?
Dans sa vision brouillée, Zhang Dai vit les lèvres de Wen Shi bouger. Celui-ci prononça doucement ces quelques mots. « De quel droit… »
Il ne savait pas pourquoi, mais Wen Shi, qui venait soudain de retrouver son calme, lui inspirait bien plus de terreur que quelques instants auparavant, lorsqu’il était submergé par une colère dévastatrice, tenait son point vital sous son emprise et l’interrogeait avec fureur. Il en avait presque la chair de poule.
Ce calme ressemblait à une couche de glace fine et lisse qui recouvrait la surface. On pouvait voir la folie enfler sous la glace, mais il était impossible de l’atteindre.
C’était comme si l’autre avait déjà pris une décision et que, quoi qu’on fasse, rien ne pourrait le faire changer d’avis.
Cette sensation était plus terrifiante que tout le reste.
À cet instant, Zhang Dai fut véritablement pris de panique. Wen Shi ne le regardait déjà plus. Il baissa simplement les yeux et démêla un fil de marionnette entre ses doigts.
Fouui…
Le fil de marionnette fendit le vent déchaîné et se posa sur le corps de Zhang Dai.
Contrairement aux fils précédents, qui lui avaient infligé une douleur atroce, celui-ci était glacé et léger. Il descendait en diagonale depuis le côté droit de son cou, contournant son épaule gauche avant de passer près du cœur.
Les récits prétendaient que, lorsque l’ancêtre Wen Shi utilisait ses fils de marionnette, il ne se souciait jamais de les enrouler selon un ordre précis. Ces fils, en apparence ordinaires, semblaient, dès qu’ils passaient entre ses mains, se prolonger directement depuis sa nature spirituelle.
Mais cette fois, c’était différent.
Quiconque connaissait l’art des marionnettes comprenait, en un seul regard, que le point de départ et le point d’arrivée de ce fil avaient été choisis avec soin. Les deux endroits qu’il contournait correspondaient à des points vitaux de l’énergie spirituelle. Tout était exécuté avec une minutie extrême, sans la moindre erreur.
« Tu… » L’ancêtre de la famille Zhang était incapable de bouger. Son regard suivit le fil sur tout son parcours. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix tremblait déjà.
Il n’avait prononcé qu’un seul mot que le deuxième fil de marionnette descendit à son tour, froidement. Il contourna son poignet gauche, puis remonta vers le sommet de son crâne.
Il passait, lui aussi, par les points vitaux de l’énergie spirituelle.
« Que fais-tu ? » demanda-t-il avec anxiété. « Qu’est-ce que tu comptes… »
Le troisième fil de marionnette arriva également.
Lui aussi passait par les points vitaux.
*
Lorsque les générations suivantes évaluaient la puissance d’un maître des marionnettes, elles regardaient toujours combien de généraux maléfiques et de marionnettes géantes il pouvait contrôler simultanément. Comme si les marionnettes représentaient le sommet absolu de l’art des marionnettes.
À tel point que, par la suite, rares furent ceux qui se souvinrent que la technique la plus redoutable de cet art n’avait rien à voir avec les marionnettes : elle ne nécessitait que des fils.
Il s’agissait de l’étranglement.
Pas l’étranglement ordinaire des créatures souillées ou des monstres issus des illusions, mais celui de l’énergie spirituelle elle-même.
Les vivants entraient dans le cycle des réincarnations sous forme de leur énergie spirituelle. Celle-ci était le fondement de toute chose, sa source originelle. Étrangler l’énergie spirituelle revenait à effacer radicalement toute possibilité pour une personne de continuer à « vivre ».
Cette technique portait également le nom d’« extermination de l’esprit ».
Elle ne faisait pas simplement disparaître l’énergie spirituelle dans la poussière jaune de la terre. Elle l’emprisonnait sous sa forme la plus fragmentée, la condamnant à observer, depuis tous les recoins du monde, le flot tumultueux du temps continuer à s’écouler, à voir tous les êtres vivants mener leur existence comme il se devait, à l’exception d’elle-même.
Si les générations suivantes avaient fini par oublier cette technique, c’était parce qu’elle était trop redoutable et qu’elle appartenait aux arts interdits. Il se pouvait que certains la maîtrisent, mais personne ne l’utilisait jamais.
Wen Shi était comme eux.
Jusqu’à aujourd’hui, il ne l’avait jamais utilisée.
Les fils de marionnette descendirent un à un, comme autant de lames de guillotine venant se poser légèrement contre la peau.
L’ancêtre de la famille Zhang déglutissait sans cesse, la bouche pleine de sang. Il fixait Wen Shi avec acharnement. D’abord, il s’était débattu et avait tenté de se justifier; à présent, il tremblait de tout son corps comme une feuille…
Lorsque le huitième fil de marionnette se posa, il ne put finalement plus le supporter et s’effondra complètement.
« Tu ne peux pas… » Ses yeux semblaient sur le point de sortir de leurs orbites. « Tu ne peux pas faire cela ! Tu n’es pas capable d’accomplir une chose pareille ! Tu ne peux pas… »
L’extermination de l’esprit nécessitait en tout douze fils de marionnette. Or, tandis qu’il se déchaînait, Wen Shi avait déjà posé le neuvième.
« J’ai lu des choses là-dessus, je sais ! L’extermination de l’esprit est une technique interdite, un tabou absolu ! »
…
Le dixième fil.
« Je subis encore le châtiment céleste ! Il ne s’est pas entièrement dissipé ! Je dois entrer dans le cycle des réincarnations pour continuer à rembourser mes dettes ! J’ai encore plusieurs vies de dettes à payer ! Tu ne peux pas… Tu ne peux pas m’étrangler ici ! C’est un tabou absolu, cela va à l’encontre de la Voie céleste ! Tu… »
Il avait l’impression que cet homme, au regard froid et aux paroles rares, était devenu fou, mais il ne savait pas comment l’arrêter. Le vent déchaîné s’était déjà transformé en un vortex de cage, dans lequel il n’y avait plus que Wen Shi et lui.
Il ne voyait personne d’autre que Wen Shi.
Au-delà du vortex, des voix humaines lui parvenaient, indistinctes et tumultueuses. De nombreuses personnes semblaient tenter sans cesse de s’approcher d’eux, mais aucune ne parvenait à les atteindre.
Zhang Dai commençait presque à perdre toute retenue dans ses paroles. « Regarde-moi ! Regarde le châtiment céleste qui pèse sur moi ! Voilà ce qui arrive quand on défie le Ciel pour changer le destin et qu’on touche à un tabou absolu ! Tu devrais le savoir mieux que quiconque ! L’extermination de l’esprit sera encore plus terrible que le changement du destin. Tu souffriras davantage que moi à l’époque, tu subiras un supplice encore plus atroce ! Le contrecoup sera dix, cent fois plus puissant ! Tu… »
À la fin, sa voix était devenue aussi stridente qu’un hurlement.
Wen Shi leva enfin les yeux vers lui, au milieu de ses cris.
Sa peau d’une blancheur de neige faisait ressortir le rouge éclatant du sang dans ses yeux, mais son expression demeurait parfaitement indifférente. Il enroula le onzième fil de marionnette et répondit enfin : « Et alors ? »
Et alors, s’il devait subir le contrecoup ? Et alors, s’il devait souffrir ? Peu importait ce qui pouvait lui arriver.
À cet instant, tous ses sens et toute sa raison n’étaient plus qu’un vaste vide. Il ne pouvait atteindre ni le sommet ni le fond, comme s’il n’avait plus aucun point d’appui.
Il retrouvait cette hystérie désespérée qu’il avait éprouvée autrefois dans la grande formation de scellement, à cette différence près que, cette fois, son visage restait froid.
Il était peut-être devenu encore plus fou.
Il était prêt à subir trois mille blessures pour en infliger mille à son ennemi. Au pire, il ne lui resterait qu’à subir le châtiment céleste…
Au pire, il porterait une fois de plus le châtiment céleste sur ses épaules.
Chen Budao l’avait bien porté. Pourquoi en serait-il incapable ?
Le vent déchaîné s’éleva soudain jusqu’à son paroxysme, fusionnant avec les émotions du maître des marionnettes. Les voix humaines, déjà indistinctes, furent entièrement étouffées. Tout ce qui se trouvait à l’extérieur fut coupé du monde; même les hurlements désespérés de l’ancêtre de la famille Zhang, à l’intérieur du vortex de vent, semblaient désormais appartenir à un spectacle muet.
Wen Shi avait pris sa décision et ne reviendrait pas dessus.
Juste au moment où le dernier fil de marionnette allait se poser et que le tabou absolu était sur le point d’être accompli, une main finit par percer le vent. Elle accrocha le fil, le ramena en arrière, puis enveloppa les doigts de Wen Shi.
Cette main était très froide, à tel point qu’elle semblait presque dépourvue de la chaleur d’un être vivant. Elle ressemblait aux branches longues et décharnées d’un arbre desséché…
À l’instant où cette main se referma sur la sienne, les émotions vides de Wen Shi retrouvèrent enfin un point d’ancrage.
« Wen Shi. » La voix de Xie Wen était très basse et extrêmement douce. Il employait un ton qu’il n’avait encore jamais utilisé. Arrivé par-derrière, il parla à l’oreille de Wen Shi, répétant son nom encore et encore, comme pour l’apaiser. « Wen Shi… »
« Ce n’est pas ainsi qu’on se venge. Écoute-moi. »
En entendant sa voix, Wen Shi serra fermement ses lèvres exsangues. Toutes les émotions qu’il avait réprimées sous une mince couche de glace remontèrent à la surface et il ne parvint plus à les contenir.
Il ressemblait exactement à ce qu’il était dans sa jeunesse, lorsqu’il avait été blessé dans la grande cage et qu’il était enfin rentré chez lui dans la montagne.
Ses yeux étaient toujours très rouges. Fixant obstinément un point dans le vide, il déclara avec une pointe d’entêtement : « Si c’est un tabou, alors soit. Je m’en moque. »
« Mais moi, je suis là, et cela m’importe. » Xie Wen, qui venait enfin de franchir le mur de vent, se tenait pourtant derrière lui. Il semblait néanmoins savoir quelle expression il arborait et comment il réagirait. Il leva son autre main et lui couvrit les yeux, qui lui brûlaient.
Dans l’obscurité, Wen Shi continua de garder les yeux ouverts. Ce ne fut qu’après un long moment qu’il les ferma lentement.
Xie Wen sentit une légère humidité tiède se déposer dans sa paume. Il vit la pomme d’Adam de Wen Shi bouger lorsqu’il déglutit, puis entendit l’autre murmurer d’une voix rauque : « … La Voie céleste est injuste. »
À cet instant, son cœur se brisa de douleur.
Il savait que Wen Shi comprenait parfaitement les différentes lois qui régissaient le monde. Il savait que les vicissitudes de l’existence, les bénédictions et les malheurs ne se comparaient pas de manière aussi directe, et que, tôt ou tard, chacun recevait ce qui lui était dû. Ces paroles ne signifiaient pas que Wen Shi l’ignorait : elles n’étaient que l’expression d’une frustration accumulée depuis trop longtemps.
Et c’était précisément parce qu’il savait qu’il ne s’agissait que d’un exutoire qu’il en avait encore plus mal au cœur.
Un long moment passa encore. Même le mur de vent déchaîné, que Xie Wen lui-même avait eu du mal à franchir, finit par s’apaiser peu à peu. Les voix alentour recommencèrent à filtrer, indistinctes et confuses.
L’ancêtre de la famille Zhang crut avoir obtenu une chance de s’en sortir. Profitant de cette accalmie, il se débattit contre les fils de marionnette qui l’enserraient tout en répétant avec insistance : « Personne ne peut étrangler une énergie spirituelle, personne ! Pas même le Ciel. La Voie céleste ne m’a pas supprimé la possibilité d’entrer dans le cycle des réincarnations ; alors, comment un être humain le pourrait-il… Personne n’en est capable, personne… »
Tandis qu’il secouait la tête et répétait les mêmes paroles en boucle, Xie Wen prit soudain la parole. « Il existe une croyance selon laquelle, lorsqu’une personne est sur le point de mourir, on peut faire venir dix-huit moines pour réciter des prières jour et nuit. Si leur cœur est sincère et leur intention véritable, ils peuvent laisser une marque de bénédiction à celui qui s’apprête à partir. »
Cette marque pouvait être plus ou moins profonde. Une marque légère apportait une ou deux bénédictions supplémentaires; une marque profonde pouvait garantir la paix et la longévité pendant toute une vie.
Bien entendu, cela ne s’arrêtait pas là.
« Cette marque n’est pas nécessairement bienveillante, et ceux qui récitent les prières ne sont pas forcément des moines. » Xie Wen parlait d’un ton calme, sans la moindre expression dans les yeux, tandis qu’il regardait Zhang Dai.
Il avait toujours laissé le hasard des affinités décider des personnes avec lesquelles il échangeait des paroles. À certains, il épargnait même les reproches et ne consacrait pas un mot de plus. L’ancêtre de la famille Zhang faisait partie de ces personnes.
Mais, cette fois, il agissait à l’opposé de ses habitudes. Nul ne savait si cela était dû à cette légère humidité dans sa paume ou à toutes ces personnes et à tous ces événements du passé qui se tenaient derrière lui.
Zhang Dai eut un mouvement de stupeur, puis saisit le sens de ses paroles. « Comment..»
Il regarda autour de lui. Au-delà du mur de vent qui s’apaisait progressivement se dessinaient, dans une masse sombre, les silhouettes de membres des cent familles de juges spirituels.
« Tu veux que tous ces gens récitent des prières à mon intention, pour me souhaiter que, dans ma prochaine vie, je reçoive sans faute le châtiment que je mérite ? »
Sa voix ressemblait au souffle d’un soufflet de forge. Même son rire était rauque et désagréable. « Cela ne fonctionnera pas. Ce sera inutile… Pendant mille ans, même s’ils avaient récité des prières sans interruption, jour et nuit, cela pourrait-il compenser toutes les bénédictions et tous les souhaits de bonheur que tant de gens m’ont adressés au cours de ces mille années ? »
Xie Wen acquiesça à ses paroles. « Non, cela ne le pourrait pas. Leurs paroles ne comptent pas. »
L’ancêtre de la famille Zhang fut de nouveau stupéfait. Il n’avait jamais réussi à comprendre les pensées de cet homme, comme si un fossé incommensurable les séparait. Cela avait toujours été ainsi, et cela l’était encore.
Mais ce n’était pas grave. Tout ce qu’il voulait, c’était rester en vie. S’il ne pouvait pas vivre cette vie-ci, il lui en resterait une autre.
Ses exigences étaient en réalité très simples, le reste lui était indifférent. Et les gens qui se tenaient devant lui, même s’ils possédaient des pouvoirs capables d’atteindre les cieux, ne pouvaient rien y changer.
Leur impuissance suffisait à le rendre heureux.
Il allait rire lorsqu’il entendit Xie Wen reprendre la parole. « Le châtiment céleste qui pèse sur toi ne s’est pas encore dissipé. Rien que pour le village de Liu, tu as plus de créanciers que tu ne pourrais en compter. Les paroles des autres ne comptent pas, mais celles de tes créanciers sont différentes : ce sont eux à qui tu dois quelque chose. »
Zhang Dai le fixa.
« Je ne t’ai pas vraiment enseigné grand-chose, aussi ne sais-je pas si tu as déjà entendu parler d’un certain principe. » Xie Wen marqua une pause.
Les lèvres de Zhang Dai tremblèrent légèrement. Il finit tout de même par demander : « Quel principe ? »
« Peu importe le nombre de fois où tu te réincarneras ou le nombre de cycles de transformation que connaîtra le monde, les personnes envers lesquelles tu as une dette finiront toujours par se trouver autour de toi. Tu ne pourras ni leur échapper ni les éviter, jusqu’à ce que tout soit réglé. »
L’ancêtre de la famille Zhang se figea instantanément.
À cet instant, il fut véritablement saisi d’effroi et tourna instinctivement les yeux vers les silhouettes qui se mouvaient au-delà du mur de vent. Il se demanda si, parmi toutes les personnes qui avaient traversé son existence au fil du temps, certaines n’étaient pas des habitants du village de Liu d’il y avait mille ans, portant encore leurs griefs et leur rancœur.
Mais il se persuada rapidement du contraire. « Et alors, même si c’était le cas ? Même si certaines personnes étaient mes créanciers, elles ne le sauraient pas elles-mêmes. Après tant de réincarnations, qui pourrait encore se souvenir de tout cela ? »
À peine eut-il fini de parler qu’une voix féminine légèrement rauque traversa le mur de vent.
« Moi, je m’en souviens. »
Ces quelques mots suffirent à faire disparaître toute couleur du visage de Zhang Dai.
« Qui ?! » cria-t-il.
La boue et le sable tourbillonnaient au ras du sol. Il ne distinguait pas le visage de la personne qui se tenait au-delà du mur de vent et, sur le moment, ne reconnaissait pas non plus sa voix.
« Moi. » La voix reprit la parole. Cette fois, elle prononça son nom distinctement, mot après mot. « Zhang Biling. »
Zhang Dai sentit tout son corps se glacer, comme si quelqu’un venait de lui renverser un seau entier d’eau glacée sur la tête.
« Impossible ! » répliqua-t-il aussitôt. « Impossible ! Vous essayez de me tromper, vous montez tous un coup contre moi ! Comment pourrais-tu être originaire du village de Liu ? Comment pourrais-tu te souvenir de ces événements ?! »
Même Wen Shi fut stupéfait un instant. Il saisit la main qui lui couvrait les yeux, tourna la tête pour jeter un regard à Xie Wen, puis regarda la silhouette.
Le mur de vent finit enfin par s’effondrer complètement, révélant le visage de la personne qui se tenait derrière.
C’était bien Zhang Biling.
Ses cheveux étaient en désordre, son visage pâle et de légères cernes bleutées marquaient le dessous de ses yeux. Une fatigue discrète se lisait dans ses traits, mais ses yeux brillaient d’une intensité remarquable. Elle ressemblait à la Zhang Biling que Wen Shi avait rencontrée autrefois dans la cage de la route Wangquan, tout en étant différente.
Zhang Biling regarda Zhang Dai. Sa voix rauque n’était pas forte, mais chaque mot était parfaitement distinct.
« Te souviens-tu de Zhang Wan ? C’est elle qui m’a aidée à retrouver les souvenirs de mon passé. C’est pourquoi je me souviens de tout. Je me souviens de la pluie torrentielle qui tombait sur le village de Liu cette nuit-là. Je me souviens du fracas du tonnerre et de l’éclair qui a fait aboyer tous les chiens du village. Je me souviens du moment où la montagne s’est effondrée sur nous. En entendant le bruit, j’ai ouvert les yeux, mais je ne voyais déjà plus rien… »
Comme ils avaient été innocents ! Ils n’avaient même pas eu le temps de ressentir de la haine qu’ils étaient déjà partis pour l’au-delà.
Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas dormi une nuit entière. Depuis qu’elle avait retrouvé ses souvenirs, elle passait presque toutes ses nuits à lutter sous des pluies torrentielles, dans ce village de montagne. Pourtant, elle ne regrettait pas de s’être souvenue de tout cela.
Elle avait toujours pensé que c’était peut-être là une rencontre prédestinée par le Ciel.
Puisque le hasard avait voulu qu’elle retrouve ces souvenirs, il lui revenait de réclamer justice au nom de tous ces gens.
« J’ai fait des recherches. J’ai entendu dire que, lorsqu’une personne porte le châtiment céleste sur elle, ses créanciers deviennent comme une autre forme de la Voie céleste : tout ce qu’ils prononcent finit invariablement par se réaliser » déclara Zhang Biling. « Alors, au nom des trois cents âmes mortes du village de Liu, je viens réclamer réparation pour cette dette injuste… »
Au moment où ces paroles solennelles retentirent, une puissance capable de renverser le ciel s’abattit sur l’ancêtre de la famille Zhang. Elle était semblable à une lame portant une prophétie de la Voie céleste, qui gravait chaque mot, un à un, sur son énergie spirituelle.
« Puissent tous les crimes que tu as commis retomber sur toi. Puissent toutes les souffrances que tu as infligées aux autres t’entourer jour et nuit, sans jamais te laisser de répit.
« Que tu rembourses toi-même toutes les années de vie dont les plus de trois cents habitants du village de Liu ont été privés dans leur existence. Si une vie ne suffit pas, alors que tu en consacres deux, trois, dix.
« Tant que tu n’auras pas tout remboursé, tu ne pourras ni entrer dans le cycle des réincarnations ni obtenir la délivrance ! »
Ces paroles n’étaient pas longues, mais les prononcer semblait lui demander un effort immense. Lorsque Zhang Biling eut terminé, ses yeux étaient rougis.
Les lèvres pincées, elle respirait rapidement. Ce ne fut qu’après un long moment qu’elle poussa un profond soupir, comme un soupir de résignation, puis s’adressa à Zhang Dai : « Même mille ans ne suffiront peut-être pas pour que tu rembourses ta dette… »
À cet instant, le monde entier sembla s’immobiliser.
Puis le ciel s’effondra, la terre s’affaissa et les montagnes comme les fleuves se disloquèrent. La cage provoquée par l’ancêtre de la famille Zhang se brisa complètement au milieu de ses hurlements de douleur frénétiques. Il subissait une autre extermination de l’esprit, cette fois sans aucun contrecoup pour celle qui l’accomplissait.
Au moment où son énergie spirituelle se déchirait, tous les événements de l’histoire vieille de mille ans resurgirent, telles d’innombrables glaces brisées reflétant une multitude de scènes du passé.
Les centaines de descendants des familles de juges spirituels contemplèrent ces scènes qui défilaient comme les images d’une lanterne magique. Pour la première fois, ils découvrirent véritablement ce qui s’était passé autrefois.
À cette époque-là, dans les montagnes, un immortel avait séjourné parmi les hommes. La lueur d’un brasero rouge éclairait le feu qui brûlait dans son ventre, des pierres blanches se détachaient sur la verdure de la mousse.
Les descendants se tinrent dans un vaste cercle, sans savoir quoi dire, pendant un long moment.
Puis, on ne sut qui prit l’initiative. Quelqu’un se tourna vers Xie Wen, joignit les mains et s’inclina profondément devant lui en un salut solennel. Les autres se tournèrent à leur tour vers lui et accomplirent ce même salut, celui que les disciples adressent à leur maître.
Ils utilisaient les enseignements qu’il leur avait transmis, récitaient les paroles qu’il avait laissées dans les livres d’autrefois et poursuivaient les tâches auxquelles il s’était consacré sans relâche, hiver comme été, pendant tant d’années. Il était juste qu’ils s’inclinent devant lui.
Cette prosternation avait mille ans de retard, mais elle fut tout de même accomplie.
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Note du traducteur
Le cycle de réincarnation occupe une place importante dans plusieurs traditions religieuses et philosophiques chinoises, notamment le bouddhisme, le taoïsme religieux et les croyances populaires. Il permet de comprendre non seulement ce qui arrive après la mort, mais aussi les liens entre les actes d’une personne, ses souffrances, ses dettes morales et son destin. Les actes entraînent des conséquences (positives ou négatives), même si celles-ci ne se manifestent pas immédiatement. Une personne peut donc mourir sans avoir réglé toutes ses dettes et être amenée à renaître pour en subir les conséquences ou les réparer.
Wen Shi veut étrangler Zhang Dai au niveau de son énergie spirituelle, une technique interdite qui supprimerait toute possibilité de renaître. Sous le coup de la colère et de la douleur, il est prêt à commettre ce tabou, quitte à subir lui-même un terrible contrecoup.
Zhang Biling intervient pour réclamer justice au nom des victimes. Zhang Dai croyait pouvoir renaître indéfiniment et continuer à vivre. La condamnation de Zhang Biling lui retire cette échappatoire : il ne pourra plus se soustraire à ses victimes et devra rembourser cette dette, même si cela lui demande de nombreuses existences. Cela pourrait être par exemple en connaissant lui-même la souffrance dans des vies ultérieures ou en renaissant sous des formes de vie primitives.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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